Ma Mère l'Oye en Prose - 5

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Vieux roi cole

Le Vieux roi Cole était un joyeux drille,
Et quel joyeux drille c'était !
Il réclamait son bol et sa pipe,
Il réclamait ses trois violonistes...

(Écouter la comptine)

Le Vieux Roi Cole n'avait pas toujours été Roi, il n'était pas non plus membre d'une quelconque famille royale. C'était uniquement par hasard, par "manque de bol" comme il disait, qu'il était devenu Roi.

Il avait toujours été pauvre, fils d'un marchand de pommes, qui ne lui laissa qu'un âne et un violon à sa mort. Mais cela suffisait à Cole, qui ne s'était jamais embarrassé des biens de ce monde, il prenait les choses comme elles venaient et refusait de s'inquiéter pour quoi que ce fût.

Aussi, quand la maison où il avait vécu, les meubles et même la charette qui servait à transporter les pommes furent vendus pour payer les dettes de son père, et qu'il se retrouva avec le vieux violon et le vieil âne dont personne n'avait voulu, car il était mal dressé et indiscipliné, il ne se plaignit pas le moins du monde. Il se contenta d'enfourcher l'âne avec son violon sous le bras et de partir à travers le monde pour chercher fortune.

Quand il arrivait dans un village, il jouait un air entraînant sur son violon en chantant une joyeuse chanson, et les gens lui donnaient volontiers de la nourriture. Pour dormir, ce n'était pas un problème, car si on refusait de l'héberger, il se couchait avec son âne dans une grange, ou même sur la pelouse municipale, en se servant du cou de sa monture comme oreiller, et il dormait aussi profondément que dans un lit moelleux.

Pendant des années, il continua ainsi sa route, toujours jouant du violon, jusqu'à ce que son crâne devienne chauve, son visage ridé, et que ses sourcils broussailleux deviennent blancs comme la neige. Mais ses yeux ne perdirent jamais leur éclat, et il était toujours aussi bien portant et vaillant qu'il l'avait été dans sa jeunesse. Assurément, si vous l'aviez entendu chanter en grattant son vieux violon, vous auriez su tout de suite que son cœur était plus jeune que jamais.

Il ne guidait jamais son âne, il le laissait toujours aller où il voulait, si bien qu'ils arrivèrent à Quoi, dans la ville où résidait le Roi de ce grand pays.

Ane2

Celui-ci était en train de mourir dans son palais, entouré de tout le luxe de sa cour, juste au moment où Cole entrait dans la cité sur son âne. Comme le Roi de Quoi  ne laissait aucun héritier et qu'il était le dernier de sa lignée, ses conseillers et ses sages étaient extrêmement perplexes, ils ne savaient comment décider qui serait son successeur. Finalement, après avoir étudié les lois du pays, et en consultant de nombreux index, ils trouvèrent un vieux livre qui abordait ce genre de cas, et avait prévu une loi pour le régler.

Si le Roi meurt, disait cette loi, et qu'il n'y a personne pour lui succéder sur le trône, on bandera les yeux du Premier Ministre, on le fera sortir du palais et on l'emmènera dans la rue principale de la ville. Alors il marchera les bras tendus, et le premier qu'il touchera sera couronné Roi du pays.

Les conseillers étaient ravis d'avoir trouvé cette loi, car elle résolvait leur problème. Quand le Roi eut rendu son dernier souffle, ils bandèrent les yeux du Premier Ministre, le firent sortir du palais, et il se mit à avancer les bras tendus, tâchant de toucher quelqu'un.

Bien sûr, les gens ne savaient rien de cette loi, ils ne savaient même pas que le vieux Roi était mort, et en voyant le Premier Ministre les yeux bandés, en train d'avancer en tâtonnant, ils s'écartèrent de sa route, craignant d'être punis s'ils se laissaient toucher par lui.

Cole arriva à ce moment là sur son âne, il ignorait complètement que c'était le Premier Ministre qui marchait en tâtonnant de manière aussi comique, alors il éclata de rire, et le Premier Ministre, qui commençait à en avoir assz de ce jeu, l'entendit, s'avança dans sa direction et le toucha. Aussitôt, les Sages et les Conseillers se prosternèrent devant lui et le proclamèrent Roi du Pays de Quoi !

Ce fut ainsi que le violoniste errant devint le Roi Cole, et il se mit à rire de bon cœur quand on lui annonça la bonne nouvelle.

Ils le portèrent en triomphe dans le palais, le vêtirent de pourpre et de fin lin, puis ils placèrent une couronne en or sur son crâne chauve et un sceptre incrusté de diamants dans sa main ridée. Tout cela amusa follement le Vieux Roi Cole. Quand on l'eût conduit dans la grande salle du trône et installé sur le trône en or (où les coussins de velours lui semblaient doux et confortables, après ce long trajet sur le dos osseux de son âne), les courtisans s'agenouillèrent devant lui et lui demandèrent quels étaient ses ordres, puisque désormais, chacun dans le royaume était tenu d'obéir au moindre de ses désirs.

« Eh bien, » dit le nouveau Roi, « ce que j'aimerais, c'est ma vieille pipe. Vous la trouverez dans la poche du manteau élimé que j'ai retiré. » 

L'un des officiers de la cour s'empressa d'aller chercher la pipe, et quand on la ramena au Roi Cole, il la remplit de tabac et l'alluma, je vous laisse imaginer le spectacle de ce gros Roi assis sur ce trône somptueux, vêtu de soie et de satin, et coiffé de sa couronne d'or fumant sa vieille pipe noire !

Les conseillers se regardèrent les uns les autres, embarrassés, quant aux dames de la cour, elle poussèrent des petits cris d'indignation, tout cela plut tellement au vieux Roi Cole qu'il se renversa sur son trône et éclata d'un grand rire.

Alors le Premier Ministre s'avança d'un air grave, s'inclina et lui dit :

« Veuillez m'excuser, votre Majesté, mais il n'est pas d'usage pour un Roi de fumer la pipe en étant assis sur le trône. »

« Mais c'est mon usage. » répondit Cole.

« Ce n'est pas poli, et ... ce n'est pas royal. » se hasarda le Premier Ministre.

« Eh bien, mon ami, » répondit sa Majesté, « je n'ai pas demandé à devenir Roi de ce pays, c'est vous qui en avez décidé ainsi. Toute ma vie, j'ai fumé quand j'en avais envie, et si je ne peux pas faire ce qui me plait ici, eh bien je ne serai pas Roi, voila ! »

« Mais vous devez être le Roi, votre Majesté, que vous le vouliez ou non, c'est la loi. »

 « Dans ce cas, » répondit le Roi, « je peux faire tout ce qui me plait. Alors, soyez gentil, allez me chercher un bol de punch, mon ami. »

Le vieux ministre n'appréciait guère que l'on s'adresse ainsi à lui, mais il fallait obéir aux ordres du Roi. Bien que cela horrifiât la cour, il apporta un bol de punch, le Roi renversa sa couronne en arrière, but de bon cœur et fit claquer ses lèvres.

« Excellent ! » dit il, « mais dites moi, qu'est ce que vous faites pour vous amuser, par ici ? »

« Ce qu'ordonnera votre Majesté. » répondirent les conseillers.

« Quoi ? Il faut que je vous amuse en même temps que moi-même ? Je vois que ce n'est pas si facile que çà d'être Roi, si on attend tant de choses de moi. Mais j'imagine qu'il est inutile de s'énerver, puisque la loi m'oblige à régner sur ce grand pays contre ma volonté. Je ferai contre mauvaise fortune bon cœur, je propose donc que nous dansions et que nous oubliions nos soucis. Faites venir les violonistes et débarrassez la pièce pour notre fête, et pour une fois dans nos vies, nous allons nous payer du bon temps. »

L'un des officiers de la Cour sortit et revint peu après avec trois violonistes, et quand ils se mirent à interpréter un air sur l'ordre du Roi, celui-ci en fut ravi, car chacun d'eux avait un bon violon et savait bien s'en servir.

Le Vieux Roi Cole était bien un joyeux drille, il enjoignit les dames et les messieurs de la cour à danser, lui-même retira sa couronne et sa robe d'hermine, les déposa sur le trône, invita la plus jolie demoiselle, et il dansa avec elle jusqu'à en perdre le souffle.

Puis il donna congé à l'assistance, tous alors étaient très contents de leur nouveau Roi, car ils voyaient bien, qu'en dépit de ses étranges manières, c'était quelqu'un de bien, et qu'il voulait que tout un chacun autour de lui fût aussi heureux que lui.

Le lendemain matin, le Roi fut informé que plusieurs de ses sujets réclamaient une audience avec lui, car il y avait entre eux des conflits qui devaient être réglés. Sur le moment, le Roi Cole refusa de les voir, arguant qu'il ne connaissait rien à ces sortes de querelles, et que les gens devaient les régler eux-mêmes. Mais quand le Premier Ministre lui dit que c'était un de ses devoirs en tant que Roi, et que la loi l'exigeait, il ne put faire autrement que de s'y soumettre.

Alors il mit sa couronne et sa robe d'hermine et s'assit sur le trône, bien qu'il y rechignât en marmonnant sur ces maudites formalités, car n'ayant jamais été confronté lui-même ce genre d'affaires, il lui semblait encore plus dur, surtout à son âge, d'être confrontés à celles des autres.

La première affaire qu'il eut à traîter, c'était un conflit entre deux hommes où chacun revendiquait la propriété d'une belle vache. Or, après avoir écouté leurs arguments, le Roi ordonna qu'on abatte la vache, qu'on la fasse cuire et qu'on la distribue parmi les pauvres, ainsi, c'était pour lui la solution la plus simple pour régler cette affaire. Vinrent ensuite deux autres de ses sujets ; chacun prétendait que l'autre lui devait dix pièces d'or. Le Roi, suspectant qu'il s'agissait de fripouilles, ordonna qu'ils versent tous deux les pièces d'or, il les prit et les distribua aux mendiants qui se tenaient devant le palais.

Puis le Roi Cole décida qu'il avait suffisament réglé d'affaires pour la journée, alors il fit savoir à ceux qui étaient restés dehors que quiconque souhaitait entamer une procédure qui n'était juste serait sévèrement puni. En apprenant la manière dont le Roi traîtait les affaires, les sujets hésitèrent à se présenter devant lui, craignant de parts et d'autres d'être perdants, ce qui, par la suite, épargna de nombreux tracas à Cole, car les gens préférèrent désormais régler leurs affaires entre eux.

Dès lors, voyant qu'il était libre de faire ce qui lui plaisait, le Roi se retira dans ses salons privés, et il demanda qu'on lui envoie les trois violonistes, et il les fit jouer pendant qu'il fumait sa pipe et buvait son bol de punch.

Tous les soirs, on dansait et tous les jours il y avait des piques-niques et diverses réjouissances, et en peu de temps, le Roi Cole acquit la réputation d'avoir le cœur le plus joyeux du monde.

Il aimait participer à des banquets, fumer et boire son punch, et il n'était heureux que si les autres l'étaient aussi, et comme ses trois violonistes étaient presque toujours à ses côtés, à toute heure de la journée, on pouvait entendre de douces mélodies résonner à travers le palais.

Le Vieux Roi Cole n'avait pas oublié son âne, qui avait été si longtemps son compagnon, il lui avait fait fabriquer une selle en or, avec une couverture brodée d'or et d'argent, et une bride sertie de diamants et de pierres précieuses provenant du trésor royal. 

Quand il se promenait, le Vieux Roi grassouillet montait son âne, tandis que ses courtisans chevauchaient de fiers destriers à ses côtés.

Le Vieux Roi Cole régna plusieurs années, et il fut aimé de la plupart de ses sujets, car il donnait toujours abondamment à tous ceux qui demandaient, et il était toujours heureux et de bonne humeur à longueur de journée.

Après sa mort, le nouveau Roi se révéla d'un caractère très différent, et il dirigea le pays avec une grande sévérité. Cela rendit le peuple nostalgique et lui fit chérir la mémoire du Vieux Roi Cole, l'on soupirait en repensant à ses bons tours et au bon temps où il régnait.

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