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Contes de Fées Américains - 12

Le mandarin et le papillon

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China

Á Kiang-ho vivait un mandarinsi antipathique que tout le monde le détestait. Il s'emportait contre quiconque croisait son chemin et personne ne l'avait jamais vu rire ni être heureux. Il détestait tout particulièrement les petits garçons et les petites filles ; les petits garçons parce qu'ils le huaient sans cesse et les petites filles parce qu'elles se moquaient de lui, ce qui blessait sa fierté.

Quand il fut devenu impopulaire au point que plus personne ne voulut lui adresser la parole, l'empereur, qui avait eu vent de son cas, lui ordonna d'émigrer en Amérique. Cela convenait parfaitement à ce mandarin, mais avant de quitter la Chine, il vola le Grand Livre de Magie qui appartenait au sage Haot-Sai, puis il rassembla ses maigres économies et prit un bateau pour le Nouveau Monde.

Il s'établit dans une ville du middle-west où, bien sûr, il ouvrit une blanchisserie, puisque cela semble être la vocation naturelle de tous les chinois, fussent ils coolies2 ou mandarins.

Chinese laundry 1881

Il ne fit pas connaissance avec les autres chinois de la ville, quand ils le croisaient, ces derniers voyaient le bouton rouge sur son chapeau indiquant qu'il s'agissait d'un vrai mandarin, alors ils se prosternaient très bas devant lui. Il avait accroché une pancarte rouge et blanche à sa porte et les gens lui apportaient leur linge sale, en échange, il leur donnait des tickets avec des caractères chinois, c'était le seul de genre de caractère acceptable chez lui.

Un jour, alors que ce triste sire était en train de repasser dans le sous sol de son échoppe, au 263½ Main Street, il leva la tête et vit une multitude de visages enfantins pressés contre la vitre de la lucarne. La plupart des chinois s'entendent bien avec les enfants, mais celui ci les haïssait et il s'empressa de les chasser. Á peine fut il retourné à son travail qu'ils étaient revenus le narguer.

Le vilain mandarin proféra d'affreux jurons en langue mandchou3 avec des gestes menaçants, rien n'y fit ; les enfants restèrent aussi longtemps qu'il leur plut, ils revinrent même le lendemain aussitôt après l'école, ainsi que le jour suivant et celui d'après. Ils voyaient bien que leur présence derrière la vitre énervait le chinois, et cela les amusait au plus haut point.

Puis vint le dimanche, les enfants ne se montrèrent pas, étant un païen, le mandarin travaillait comme d'habitude dans son échoppe, quand soudain, un grand papillon entra par la porte ouverte et se mit à voleter dans la pièce.

L'homme referma la porte et se mit à poursuivre l'insecte et l'attrapa, il le fixa ensuite sur le mur en plantant deux épingles dans ses ailes magnifiques. Le papillon n'en n'en ressentit aucune douleur, mais celà l'immobilisa complètement.

Il était grand et ses couleurs, disposées en motifs réguliers, rappelaient les vitraux d'une cathédrale.

Mandarin butterfly

Le mandarin ouvrit ensuite son coffre de bois et en sortit le Grand Livre de Magie qu'il avait volé à Haot-Sai, il tourna les pages lentement puis il arriva à un passage intitulé : Comment comprendre le langage des papillons. Il lut attentivement la formule, prépara un mélange dans une tasse d'étain et la but d'un trait en faisant la grimace. Aussitôt, il put s'adresser au papillon dans son propre langage :

"Pourquoi es tu entré ici ?" lui demanda-t-il.

"J'ai senti la cire d'abeille," répondit le papillon, "j'ai cru que j'allais trouver du miel."

"Seulement, tu es mon prisonnier, maintenant," dit le mandarin, "je peux te tuer si j'en ai envie, ou bien je peux te laisser mourir de faim sur ce mur."

"Je m'en serais douté," répondit le papillon en soupirant, "mais mon espèce ne vit pas longtemps, de toute façon, peu importe que je meurs maintenant ou plus tard."

"Pourtant, tu aimes la vie, n'est ce pas ?" demanda l'homme.

"En effet, la vie est agréable, et le monde est magnifique, je n'ai pas envie de mourir."

"Alors," dit le mandarin, "je t'offrirai la vie, une longue vie agréable, si tu promets de m'obéir quelques temps et d'exécuter mes ordres."

"Mais les papillons ne peuvent pas servir les hommes." objecta le papillon, surpris.

"D'habitude, ils ne peuvent pas, mais j'ai un livre de magie qui m'apprends beaucoup de choses bizarres, me promets tu ?"

"D'accord, je promets," répondit le papillon, "même en étant ton esclave je continuerai à profiter de la vie, tandis que si tu me tues, ce sera la fin pour moi !"

"Exact," dit le mandarin, "les papillons n'ont pas d'âme, ils ne peuvent donc pas revivre."

"Pourtant, j'ai déjà vécu trois vies," répliqua l'insecte avec une certaine fierté, "j'ai d'abord été une chenille, puis une chrysalide avant de devenir un papillon, tandis que toi tu n'as jamais été rien d'autre qu'un humain, bien que j'admette que ta vie est plus longue que la mienne."

"Je prolongerai ta vie de beaucoup de jours si tu m'obéis," déclara le chinois, "c'est facile, pour moi, avec la magie."

"Bien sûr que je t'obéirai." dit le papillon sans trop y réfléchir.

"Alors écoute bien ! Tu connais des enfants ? Des petits garçons et des petites filles ?"

"Oui, j'en connais, ils me courent après et essaient de m'attraper comme tu l'as fait." répondit le papillon.

"Ils n'arrêtent pas de se moquer de moi en me narguant par la fenêtre," continua le mandarin, "ce sont donc autant tes ennemis que les miens ! Mais avec ton aide et celle du livre de magie, nous aurons notre vengeance."

"La vengeance ne m'intéresse pas," dit le papillon, "ce ne sont que des enfants, et c'est dans leur nature de vouloir attraper d'aussi belles créatures que moi."

Chasing butterfly

"Par contre, çà m'intéresse et tu dois m'obéir." rétorqua brutalement le mandarin, "moi, au moins, j'aurai ma vengeance."

Il déposa une goutte de mélasse sur le mur, à côté de la tête du papillon, puis il dit :

"Mange çà pendant que je consulte mon livre de magie et que je prépare la formule."

Le papillon butina la mélasse tandis que le mandarin consultait son livre, après quoi ce dernier mélangea des ingrédients magiques dans une tasse de fer blanc.

Quand la mixture fut prête, il libéra le papillon du mur et lui dit :

"Je t'ordonne de tremper tes deux pattes avant dans ce composé magique et de t'envoler pour trouver un enfant. Ensuite, que ce soit un garçon ou une fille, approche toi et touche lui le front, d'après ce livre, çà le transformera en cochon. Puis reviens me voir et retrempe tes pattes dans la tasse, ainsi tous mes ennemis, les enfants, deviendront de misérables porcs et personne n'aura l'idée de m'accuser."

"Très bien, puisque tu me l'ordonnes, j'obéis," dit le papillon. Il trempa ses deux pattes avant dans la tasse et s'envola. Il s'éleva ensuite au dessus des maisons et s'éloigna vers les limites de la ville. Il se posa dans un jardin, où il oublia bien vite sa mission de transformer les enfants en cochons.

Á force d'aller de fleur en fleur, le composé magique disparut de ses pattes. Quand le soleil se coucha, il se rappela soudain de son maître, le mandarin. Seulement, il ne pouvait plus transformer d'enfants, même s'il l'avait voulu.

Justement, il ne voulait même pas essayer.

"Cet horrible bonhomme déteste les enfants au point de vouloir les détruire," se dit il, "moi, j'aime bien les enfants, et je ne leur veux pas de mal. Il me faut retourner chez mon maitre, étant magicien, il pourrait me retrouver et me tuer, mais je peux toujours le tromper."

Quand il retourna à la blanchisserie du mandarin, celui ci s'empressa de lui demander :

"As tu rencontré un enfant ?"

"Oui," répondit calmement le papillon, "c'était une jolie petite fille aux cheveux blonds, maintenant, ce n'est plus qu'un pourceau couinant !"

"Bien ! Bien ! Bien !" s'écria le mandarin en dansant de joie à travers la pièce, "tu auras de la mélasse à dîner, et demain, tu devras changer deux enfants en cochons."

Le papillon ne répondit pas, il mangeait sa mélasse en silence. N'ayant pas d'âme, il n'avait pas de conscience, et sans conscience, il était capable de mentir au mandarin avec beaucoup d'aplomb, en y prenant même un certain plaisir.

Le lendemain matin, le mandarin ordonna au papillon de tremper ses pattes dans la mixture magique et de s'envoler pour chercher des enfants.

Aux limites de la ville, il remarqua un cochon dans une étable, il se posa sur le portillon et se mit à réfléchir en observant la créature :

"Si je peux changer un enfant en cochon en le touchant avec cette mixture magique," se dit il, "que se passerait il si je touchais un cochon ?"

Curieux de résoudre ce point de sorcellerie, il voleta jusqu'à l'animal et lui toucha le groin de ses pattes avant. Aussitôt, l'animal disparut, faisant place à un enfant hirsute et crasseux, celui ci se précipita hors de l'étable et dévala la route en poussant des cris gutturaux.

"Comme c'est drôle," se dit le papillon, "si le mandarin savait que j'ai libéré une autre de ces créatures qu'il déteste tant, il serait furieux."

Il voleta auprès du petit garçon, celui ci s'arrêta pour jeter des pierres à un chat qui courut se réfugier dans un arbre, à l'abri de ses grosses branches feuillues. Ensuite, il aperçut un jardin où l'on venait de semer des graines, il se mit à piétiner les sillons soigneusement tracés, semant le chaos sur tout le terrain. Puis il rencontra un veau en train de brouter paisiblement dans une pâture, il ramassa un bâton et se mit à le rouer de coups. Le pauvre animal s'enfuit en poussant des cris plaintifs, cela fit rire le petit garçon qui le poursuivit sans cesser de le frapper.

"Si les enfants sont tous aussi méchants et cruels que celui ci," se dit le papillon, "je comprends pourquoi le mandarin les déteste," 

Le veau ayant fini par lui échapper, le petit garçon retourna sur la route, où il rencontra deux petites filles qui allaient à l'école. L'une d'elles tenait une belle pomme rouge dans sa main, il la lui arracha brutalement et se mit à la dévorer. La petite fille éclata en sanglots, mais sa compagne, plus hardie et déterminée s'écria :

"Tu devrais avoir honte, vilain garçon !"

Pour toute réponse, le petit garçon lui donna une grande gifle, alors elle sanglota à son tour.

Bien que dépourvu d'âme et de conscience, le papillon avait bon cœur, il en avait assez de ce petit garçon.

"Si je le laisse continuer ainsi," se dit il, "je ne me le pardonnerais jamais, car ce monstre ne ferait que du mal autour de lui du matin au soir."

Il voleta directement vers sa tête et toucha son front poisseux de ses pattes avant.

L'instant d'après, le petit garçon avait disparu, à sa place, il n'y avait plus qu'un cochon couinant qui retourna en courant vers son étable.

Cochon

Le papillon poussa un soupir de soulagement.

"Cette fois, j'ai bien utilisé la magie sur un enfant," se dit il en se laissant flotter sur la brise, "comme c'était un cochon à l'origine, je n'ai rien à me reprocher. Ces petites filles sont gentilles, je ne leur ferais aucun mal même pour sauver ma vie, mais si tous les petits garçons étaient comme celui que j'ai retransformé, je n'hésiterais pas un instant à obéir aux ordres du mandarin."

Puis il voleta jusqu'à un massif de roses et s'y reposa jusqu'au soir. Quand le soleil fut couché, il retourna auprès de son maître.

"As tu changé deux enfants en cochon ?" lui demanda aussitôt ce dernier.

"Oui," répondit le papillon, "un beau bébé aux yeux noirs et un vendeur de journaux avec des tâches de rousseur qui courait pieds-nus."

"Magnifique !" s'écria le mandarin avec ravissement, "ce sont eux qui me tourmentent le plus ! Change tous les vendeurs de journaux que tu rencontreras en cochons !"

"Très bien." répondit calmement le papillon en mangeant son repas de mélasse.

Plusieurs jours passèrent ainsi, le papillon voletait dans les jardins jusqu'au soir, puis il retournait auprès du mandarin pour lui raconter comment il avait transformé des enfants en cochons, certaines fois un seul, d'autres deux ou même trois, ce qui provoquait toujours une joie immense à son maître qui lui donnait de la mélasse en récompense.

Un soir, cependant, il voulut varier un peu ses mensonges afin de ne pas éveiller les soupçons du mandarin, quand celui ci le questionna sur les enfants qu'il avait transformés à ce jour, l'insecte répondit :

"C'était un petit chinois, quand je l'ai touché, il s'est transformé en cochon noir."

Cela mit l'homme en rage, il était particulièrement de mauvaise humeur ce soir là, alors il le frappa brutalement du doigt, manquant de briser ses ailes magnifiques, il avait oublié que les petits chinois s'étaient moqué de lui par le passé, il ne se souvenait que de sa haine pour les petits américains.

Indigné par ce comportement, le papillon refusa de manger sa mélasse et bouda toute la soirée, il s'était mis à détester le mandarin autant que celui ci détestait les enfants.

Au matin, son ressentiment était toujours vivace quand le mandarin lui cria : 

"Dépêche toi, esclave, aujourd'hui tu devras changer quatre enfants en cochons pour rattraper ton erreur d'hier."

Il ne répondit pas, ses petits yeux noirs pétillants de colère, il trempa ses pattes dans la mixture magique comme d'habitude, mais cette fois, il se précipita sur son maître et toucha son vilain front tout plat.

Un monsieur entra à ce moment dans la blanchisserie, le mandarin était absent, il ne vit qu'un cochon qui courait à travers la boutique en poussant des couinements plaintifs.

Le papillon s'envola au loin,  il nettoya toute trace de mixture de ses pattes à un ruisseau et la nuit venu, il dormit paisiblement dans les pétales d'une rose.

Rose et papillon 21326578

1Mandarin : autrefois, haut fonctionnaire au service de l'empereur de Chine (NdT).

2Coolie : (également Cooly, Kuli, ’Quli, Koelie…) (chinois simplifié : ??) est un terme désignant au XIXe siècle les travailleurs agricoles d'origine asiatique. Le mot est aujourd'hui employé dans les pays anglophones dans un sens péjoratif (NdT, source : Wikipédia).

3Les Mandchous (en mandchou : ?????, manju ; chinois : ??? ; pinyin : m?nzh?urén) sont un peuple d'Asie vivant principalement en Mandchourie. Les Jürchen (chinois : ?? ; pinyin : n?zh?n) prirent le nom de "Mandchous" quand ils envahirent la Chine au XVIIe siècle (NdT, source : Wikipédia).

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