Contes de Fées Américains - 7

Les bonbons magiques

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Magic bonbons

Il y avait à Boston un vieux pharmacien connu sous le nom de Professeur Daws, il était plus ou moins versé dans la magie. Toujours à Boston, vivait une jeune dame appelée Claribel Sudds, elle possédait beaucoup d'argent, peu de jugeotte et un profond désir de devenir célèbre.

Elle se rendit un jour chez le Professeur Daws et lui dit :

"Je ne sais ni chanter ni danser, je suis incapable de réciter de la poésie ou de jouer du piano, je n'ai aucune disposition pour le football ou l'athlétisme, pourtant, j'aimerais être célèbre, que puis je faire ?"

"Seriez vous prête à payer pour cela ?" demanda le pharmacien.

"Certainement." répondit Claribel en agitant sa bourse.

"Alors revenez me voir demain à quatorze heure." dit il.

Il passa la nuit à pratiquer ce que l'on appelle de la sorcellerie chimique, et quand Claribel Sudds revint le lendemain à quatorze heures, il lui montra une petite boite contenant ce qui ressemblait à des bonbons.

Nous vivons un âge de progrès," lui dit il, "et je me réjouis que votre Oncle Daws sache vivre avec son temps. Autrefois, un sorcier traditionnel vous aurait préparé de vilaines mixtures amères, mais maintenant, on tient compte de vos goûts et de vos préférences. Voici des bonbons magiques, le bleu vous fera danser de la plus grâcieuse manière comme si vous pratiquiez depuis des années, le rose vous fera chanter comme un rossignol, le blanc vous donnera une élocution digne des plus grands orateurs. Il y a aussi un chocolat qui vous fera jouer du piano mieux que Rubenstein1, quant au bonbon jaune citron, il vous transformera en championne de football.

"Formidable !" s'exclama Claribel, fascinée, "vous êtes certainement un grand sorcier et un grand pharmacien." dit elle en tendant la main vers la boîte.

"Tutut !" fit l'homme avisé, "d'abord le chèque, s'il vous plait".

"Bien sûr ! Où avais je la tête ?" répondit elle.

Il tint la boîte à l'écart jusqu'à ce qu'elle lui eût rédigé un chèque d'un montant considérable.

"Ëtes vous sûr qu'ils sont assez puissants ?" demanda-t-elle avec inquiétude, "il me faut souvent des grosses doses pour qu'un médicament me fasse de l'effet."

"Au contraire," répondit le Professeur Daws, "j'ai peur qu'ils soient trop puissants, justement. C'est la première fois que l'on me sollicite pour ce genre de formule."

"Ne vous inquiétez pas, plus ils sont forts, mieux c'est pour moi."

Sur ces mots, elle sortit du magasin. Sur le chemin du retour, elle s'arrêta dans une mercerie pour faire quelques emplettes et oublia sa précieuse boîte sur le comptoir.

La petite Bessie Bostwick vint ensuite acheter un ruban pour ses cheveux, elle posa ses paquets sur le comptoir à côté de la boite, et quand elle les reprit, elle l'emporta avec elle sans s'en rendre compte.

Une fois rentrée chez elle, elle accrocha son manteau dans le salon et compta ses paquets, elle vit qu'il y en avait un de trop, alors elle l'ouvrit et s'écria :

"Çà alors, une boîte de bonbons ! Quelqu'un a du la mélanger à mes paquets, mais ce ne sera pas une grande perte, il n'y en a pas beaucoup".

Elle versa le contenu de la boîte dans une coupelle à bonbons sur la table du couloir non sans avoir pris le chocolat, elle adorait le chocolat, et elle le dégusta tout en examinant ses achats.

Magic bonbons2

Il n'y avait pas grand chose, car Bessie n'avait que douze ans, et ses parents ne lui permettaient pas de dépenser trop d'argent dans les magasins. Tandis qu'elle essayait son nouveau ruban, elle ressentit l'envie soudaine de jouer du piano, le besoin était si impérieux qu'elle  se rendit au salon et se précipita sur l'instrument.

Jusque là, la fillette n'avait appris qu'à jouer maladroitement deux ou trois morceaux avec beaucoup de mal, elle n'arrivait pas à coordoner les mouvements de ses mains, ce qui produisait toujours des sons discordants. Mais sous l'influence du chocolat magique, elle se mit à jouer divinement, ce qui la stupéfia.

Ce n'était encore que le prélude, l'instant d'après, elle se lançait dans la septième sonate de Beethoven avec une incroyable maitrise.

En entendant cette mélodie inhabituelle, sa mère descendit pour voir d'où elle provenait. En découvrant que c'était sa propre fille qui jouait ainsi, elle eut des palpitations cardiaques (auxquelles elle était sujette) et s'assit sur le sofa en attendant que çà passe.

Pendant ce temps, Bessie enchainait les morceaux les uns après les autres avec une énergie incroyable. Elle était emportée par la musique, il n'y avait plus qu'une chose qui comptait pour elle, c'était d'entendre ce qu'elle jouait en regardant ses doigts frapper les touches du clavier en mesure.

Alors que le crépuscule tombait, le père de Bessie rentra à la maison, il accrocha son chapeau et son manteau, rangea son parapluie, puis il jeta un œil dans le salon pour voir qui jouait si bien du piano.

"Çà alors !" s'écria-t-il en voyant que c'était Bessie. Mais la mère vint à sa rencontre en posant le doigt sur la bouche et lui murmura "ne l'interromps pas, John, notre enfant a l'air d'être en transe, as tu déjà entendu une musique aussi belle ?"

"Ma parole, c'est une enfant prodige !" dit le père en haletant, "elle bat Blind Tom2 à plate couture ! C'est merveilleux !"

Alors qu'ils étaient là à l'écouter, le sénateur arriva, ayant été invité à dîner ce soir là. Avant même qu'il eut retiré son manteau, le professeur de Yale, un homme d'une grande instruction aux nombreux diplômes arriva à son tour.

Bessie jouait toujours, tandis que les quatre adultes, rassemblés en un groupe silencieux et stupéfait, écoutaient la musique en attendant la cloche du dîner.

Monsieur Bostwick, qui avait faim, mit la main dans la coupelle de bonbons qui se trouvait sur la table voisine, il prit le rose et le mangea. Comme le professeur le regardait, il lui tendit poliment la coupelle. Le professeur mangea le bonbon jaune citron, tandis que le sénateur prenait le bonbon bleu, il ne tenait pas à le manger tout de suite, de peur de gâcher son dîner, alors il le mit dans la poche de sa veste. Madame Bostwick, qui écoutait avec attention sa précoce enfant, prit le bonbon restant, c'était le blanc, qu'elle se mit à manger lentement.

À présent, la coupelle était vide,  les précieux bonbons de Claribel Sudds avaient à jamais disparu !

Soudain, Monsieur Bostwick qui était un homme plutôt grand et costaud, se mit à chanter avec une voix aigüe de soprano. Ce n'était pas la même chanson qu'interprétait Bessie, cela produisit une cacophonie désordonnée qui fit sourire le professeur, mais le sénateur se boucha les oreilles, quant à Madame Bostwick, elle s'écria, horrifiée : 

"William !".

Son mari continuait à chanter, comme pour concurrencer la célèbre Christine Nillson3, sans prêter attention à sa femme ni à ses invités.

Heureusement, la cloche du dîner finit par retentir, Madame Bostwick arracha Bessie du piano et convia ses invités à rejoindre la salle à manger. Monsieur Bostwick suivit en entonnant The Last Rose of Summer4 comme si un public enthousiaste lui avait réclamé.

La pauvre femme était désespérée en voyant son mari se ridiculiser ainsi, et se demandait comment le maitriser. La mine du professeur était plus grave que d'habitude, le sénateur avait l'air offusqué, quant à Bessie, elle continuait à remuer les doigts comme si elle jouait toujours du piano..

Madame Bostwick parvint à les faire tous asseoir, malgré son mari qui entamait un nouvelle chanson, puis la servante amena la soupe.

Quand elle apporta son assiette au professeur, celui ci se mit à crier d'une voix hystérique :

"Tenez la plus haut ! Plus haut, vous dis-je !" puis il bondit de sa chaise et donna un grand coup de pied dans l'assiette qui s'envola au plafond, répandant de la soupe sur Bessie et la servante avant de se fracasser sur son crâne dégarni.

À cet acte insensé, le sénateur se leva d'un bond en poussant un cri indigné et se tourna vers son hôtesse.

Madame Bostwick avait un air hébété, quand elle croisa le regard du sénateur, elle se leva, s'inclina avec grâce et se mit à réciter La Charge de la Brigade Légère5 d'une voix puissante.

Le sénateur frémit, il n'avait jamais vu un tel désordre et une telle confusion dans une famille décente. Il se dit que sa réputation était en jeu. Apparemment, il était seule personne saine d'esprit dans cette pièce et il n'avait personne à prendre à témoin.

La servante s'était enfuie dans la cuisine avec des hurlements hystériques, Monsieur Bostwick entonnait O Promise Me6, le professeur essayait de donner des coups de pieds dans les abat-jours, Madame Bostwick entamait la récitation de Casabianca7, tandis que Bessie s'était faufilée au salon pour retrouver son piano et interpréter l'ouverture du Vaisseau Fantôme de Wagner.

Le sénateur se demandait s'il n'allait pas perdre la raison à son tour, il s'empara de son manteau et de son chapeau et s'en retourna précipitamment chez lui.

Cette nuit là, il veilla tard à rédiger un discours politique qu'il devait prononcer le lendemain à Faneuil Hall8, mais cette expérience chez les Bostwick l'avait tellement perturbé qu'il n'arrivait pas à se concentrer. Bien souvent il s'interrompait et secouait la tête en repensant à ce qu'il avait vu dans cette famille habituellement si respectable.

Le jour suivant, il rencontra Monsieur Bostwick dans la rue, mais il passa son chemin en l'ignorant froidement. Il se disait qu'il ne pouvait plus fréquenter un tel individu à l'avenir. Monsieur Bostwick, on le comprend, était vexé d'avoir été ainsi snobé, il lui restait des souvenirs confus de ce qui était arrivé au diner, la veille au soir, et il se demandait s'il fallait lui en vouloir ou non.

Ce meeting politique était l'évènement du jour, car le sénateur était réputé pour son éloquence à Boston. La salle était pleine de monde et au premier rang se trouvait la famille Bostwick, le professeur de Yale était avec eux. Ils étaient tous très pâles et avaient l'air fatigués, comme s'ils avaient passé une nuit agitée. Cela contraria le sénateur qui évita de regarder dans leur direction.

Il s'agita nerveusement sur sa chaise pendant que le maire le présentait à l'assistance. Machinalement, il glissa son pouce dans la poche de sa veste et y trouva le bonbon bleu de la veille.

"Cela m'éclaircira la gorge." se dit il en le mettant dans sa bouche.

Quelques instants après, quand il se leva, il fut salué par une salve d'applaudissements enthousiastes.

"Mes amis," commença t il d'un ton grave, "voici une occasion unique pour...".

Il s'interrompit, se mit en équilibre sur son pied gauche et lança sa jambe droite dans les airs à la manière d'un danseur de ballet.

L'assistance poussa un murmure de surprise, mais le sénateur ne parut guère le remarquer. Il se mit à tournoyer sur la pointe de ses pieds, lançant grâcieusement la jambe de droite et de gauche, jetant, au passage, un regard langoureux à un vieil homme chauve du premier rang qui se pâma d'indignation.

Magic bonbons4

Soudain, Claribel Sudds, qui assistait au meeting, poussa une exclamation et se leva d'un bond. En pointant un doigt accusateur sur le sénateur dansant, elle s'écria :

"C'est lui qui m'a volé mes bonbons ! Attrapez le ! Arrêtez le ! Ne le laissez pas s'échapper !"

Mais les ouvreurs l'expulsèrent de la salle, la croyant sujette à un brusque accés de folie. Quant au sénateur, ses amis le saisirent fermement pour le faire sortir, puis ils appelèrent un cab, l'y installèrent et ordonnèrent au cocher de le ramener chez lui.

L'effet du bonbon magique était si puissant que le pauvre sénateur était toujours sous son emprise, il se tenait debout sur le siège arrière du cab et dansa pendant tout le trajet, au grand ravissement des enfants, qui le suivaient en courant, et à la grande désolation des braves gens, qui secouaient tristement la tête en disant : "le pauvre, il a vraiment mal tourné."

Cela prit plusieurs semaines au sénateur pour se remettre de cette humiliation et curieusement, il n'eut jamais la moindre idée de ce qui avait pu provoquer chez lui cette singulière conduite. Heureusement que tous les bonbons avait été consommés, sinon, ils auraient pu causer encore plus de dégâts.

Bien sûr, Claribel retourna chez le pharmacien et signa un autre chèque pour une nouvelle boîte de bonbons magiques, mais cette fois, elle a dû en prendre soin, car depuis, elle est devenue une célèbre actrice de vaudeville.

Cette histoire nous apprend que nous ne devons jamais juger les autres sur des actions que nous ne comprenons pas, car nous ne savons pas ce qui peut nous arriver. Cela devrait aussi nous mettre en garde de ne jamais laisser trainer ses affaires dans les endroits publiques et par la même occasion, de ne jamais toucher aux affaires des autres.

 

1Il est peu probable qu'il s'agisse d'Arthur Rubinstein, qui n'était alors âgé que de quatorze ans à la parution du recueil (1901), et qui, bien qu'enfant prodige, n'avait pas encore acquis la notoriété qu'on lui connait, il s'agit sans doute d'un pianiste connu à l'époque de Baum et qui est depuis tombé dans l'oubli (NdT).

2Tom Wiggins (Thomas Wiggins ou Thomas Greene Wiggins dit Blind Tom, 25 mai 1849 - 14 juin 1908) est un pianiste afro-américain aveugle. Musicien célèbre aux États-Unis au XIXe siècle, connu dans tout le pays à la fois comme interprète et comme compositeur, il se fait remarquer aussi par un comportement excentrique. Bien que l'autisme n'ait pas encore été décrit à l'époque, il est considéré aujourd'hui comme un autiste savant. Pour écouter quelques compositions de Blind Tom Wiggins, cliquer ici (NdT)

3Christine Nilsson (née Kristina Törnerhjelm) est une chanteuse d’opéra suédoise, née le 20 août 1843 à Sjöabol (à Vederslövs socken (sv)) près de Växjö (Småland) et décédée le 22 novembre 1921 à Växjö (NdT).

4"The Last Rose of Summer" est un poème du poète irlandais Thomas Moore qu'il a écrit en 1805, alors qu'il séjournait à Jenkinstown Park dans le comté de Kilkenny, en Irlande, où il aurait été inspiré par un spécimen de Rosa 'Old Blush'. L'accompagnement original au piano a été écrit par John Andrew Stevenson , plusieurs autres arrangements ont suivi aux 19e et 20e siècles. Écoutez "The Last Rose of Summer" interprétée par la chanteuse irlandaise Méav Ní Mhaolchatha en cliquant ici (NdT).

5The Charge of the Light Brigade (La charge de la brigade légère) est une désastreuse charge de cavalerie, dirigée par Lord Cardigan au cours de la bataille de Balaklava le 25 octobre 1854 lors de la guerre de Crimée. Elle est restée dans l'histoire comme le sujet d'un poème célèbre d'Alfred Tennyson, The Charge of the Light Brigade, écrit en décembre de la même année, dont les vers 13 à 15 « Il n'y a pas à discuter / Il n'y a pas à s'interroger / Il n'y a qu'à agir et mourir1 », ont fait de cette charge un symbole autant de la bravoure et du sacrifice que de l'absurdité de la guerre (NdT).

6"Oh Promise Me" est une chanson de Reginald De Koven pour la musique et de Clement Scott pour les paroles. Elle a été écrite en 1887 et publiée pour la première fois en 1889. La partition s'est vendue à plus d'un million d'exemplaires en 1890 et a continué à gagner en popularité pendant plusieurs décennies, étant interprétée par de nombreux artistes. La chanson reste populaire en tant que chanson de mariage en Amérique et au Royaume-Uni. Vous pouvez écouter "O Promise Me" interprété par le chanteur Jan Peerce en 1947 en cliquant ici (NdT).

7"Casabianca", parfois appelé "The Boy Stood on the Burning Deck" comme dans la version originale de ce conte, est un poème de Felicia Hemans publié la première fois dans The New Monthly Magazine en août 1826. Ce poème parle d'héroïsme et de sacrifice, pour en savoir plus, cliquer sur ce lien (NdT).

8Le Faneuil Hall, situé dans le quartier de Government Center, non loin du front de mer, à Boston dans l'État du Massachusetts, servait de marché et de salle de réunion depuis 1742. Samuel Adams et James Otis y prononcèrent plusieurs discours (NdT).

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