Contes de Fées Américains - Bonus

Les ombres fugitives

 ou
Un mauvais tour de Jack Frost

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I

Fk

Un beau matin, le Roi des Glaces se réveilla de bonne humeur et descendit prendre son petit déjeuner . 

"Sais tu quel jour nous sommes ?" demanda-t-il à son fils Jack Frost1.

Celui ci, qui était en train de se régaler avec une friture de glaçons, répondit :

"Non, votre Majesté."

"C'est mon anniversaire." lui annonça le Roi des Glaces en se frottant vigoureusement les mains.

"Ah !" s'écria Jack en bondissant sur ses pieds, "alors c'est le jour le plus froid de l'année,"

"En effet !" répoondit son père, "aujourd'hui, mon garçon, tu peux te mêler aux habitants de la terre et leur jouer tous les tours que tu veux, tu as beaucoup de nez à pincer et de doigts et d'orteils à geler, çà t'occupera un moment"

"Je m'y mets tout de suite !" s'écria Jack, "je ne veux pas perdre un instant de cette merveilleuse journée."

II

Pouceland

"Je veux aller jouer dehors." dit le petit prince du Pouceland.

"Il fait extrêmement froid, votre altesse." objecta la nourrice en chef, embarrassée.

"Ce n'est pas grave," répondit le prince, "nous avons des manteaux de fourrure, je vais donc sortir jouer avec ma cousine, Lady Lindeva."

"Les officiers de la cour disent que c'est le jour le plus froid de l'année," fit remarquer la nourrice en chef, "et le vilain Jack Frost va rôder dans les environs."

Le prince du Pouceland frappa le sol de son petit pied.

"Les manteaux de fourrure !" s'écria-t-il d'un ton impérieux.

La nourrice en chef soupira et convoqua les servantes, à qui elle ordonna d'aller chercher les habits. Le prince et sa jolie cousine, Lady Lindeva, furent enveloppés.de fourrures épaisses des pieds à la tête, si bien que seuls leurs yeux et le bout de leurs nez étaient exposés. Puis un garde grelottant entrouvrit la porte du château, juste assez pour les laisser sortir.

Ils traversèrent la cour en se tenant par leur mains gantées, le soleil brillait, mais il faisait un froid si intense que les sentinelles sur les remparts s'étaient réfugiées dans leurs tourelles, personne n'osait braver le climat à part ces deux enfants entêtés.

Alors qu'ils sautillaient sur les pavés, le soleil lançait deux grandes ombres derrière eux, elles restaient attachées aux talons des enfants quelque fut la vitesse où ils avançaient.

Les manteaux de fourrures étaient efficaces contre le froid, mais le prince et Lady Lindeva ne trouvèrent rien d'intéressant dans cette cour, ils réalisèrent que c'était idiot d'avoir voulu sortir à tout prix.

Á ce moment là, Jack Frost passa dans le coin, en voyant les enfants il décida de leur pincer les oreilles, seulement, elles étaient complètement couvertes. il voulut mordre leurs nez, mais à la première tentative, ils s'enfoncèrent dans la fourrure. N'ayant aucune prise sur eux, il se sentit vraiment désemparé.

Runawayshadows

Quand le prince et sa cousine aperçurent un passereau posé sur le bord du mur et coururent pour l'attraper, il remarqua les ombres qui les suivaient, alors une brillante idée germa dans son esprit.

"Je vais geler leurs ombres !" se dit il avec un petit rire.

Alors que les enfants s'étaient arrêtés pour guetter le passereau, le vilain Jack Frost souffla doucement sur les deux ombres, qui se tenaient la main exactement comme le prince et la petite lady. et elles devinrent soudainement consistantes. En effet, la seule raison pour laquelle les ombres sont si plates et immatérielles, c'est parce qu'elles ne sont pas solides, une fois gelées, elles avaient pu prendre forme, ce qui les intrigua particulièrement. Jack Frost ne partit pas avant de leur avoir introduit des idées farfelues dans la tête.

"Fuyons !" murmura l'ombre du prince à celle de Lady Lindeva.

"Entendu, allons y !" répondit doucement celle ci.

Elles jetèrent un coup d'œil derrière elles, puis au prince et à sa cousine, leurs propriétaires légitimes, qui étaient bien trop occupés à surveiller l'oiseau pour s'inquiéter de leurs ombres.

Elles en profitèrent pour s'éloigner discrètement, sautèrent agilement par dessus le mur et s'enfuirent dans la direction de la Forêt de Burzee2. Jack Frost les regarda courir sur la neige et se mit à rire, satisfait de son stratagème.

Les fugitifs ne s'arrêtèrent qu'une fois qu'ils eurent atteint la forêt et se furent enfoncés parmi les arbres. Puis ils se reposèrent un moment pour reprendre leur souffle, se tenant toujours par la main sans pouvoir se lâcher.

Á ce moment là, Kahtah, le grand tigre de Burzee, étendu sur une branche d'arbre, somnolait paisiblement, ouvrant les yeux de temps à autre pour voir ce qui se passait. Soudain, il dressa les oreilles en agitant sa grande queue.

"Le prince du Pouceland et Lady Lindeva sont venus dans la forêt !" grogna-t-il doucement, "je peux voir leurs ombres, ils doivent donc se trouver derrière ce buisson. Quelle chance, car je suis affamé et ils feront un excellent dîner."

Alors il sortit ses griffes acérées, retroussa les babines sur ses longues dents d'ivoire, puis il sauta derrière le buisson où auraient du se trouver les enfants, du moins d'après la position de leurs ombres.

Tiger

Mais il s'étala sur le sol gelé où il n'y avait personne, ce qui fit rire les ombres.

"On t'a eu, Kahtah !" s'écrièrent elles, le tigre leur jeta un regard féroce en rugissant, mais elles s'enfuirent parmi les arbres, le laissant loin derrière.

Peu après, elles rencontrèrent un ryl3 qui leur demanda :

"Pourquoi avez vous quitté vos propriétaires ?"

"Pour nous amuser." répondit l'ombre du prince.

"Et parce qu'on en a assez d'être toujours collé à quelqu'un." ajouta celle de Lady Lindeva.

"Je vois," fit le ryl en les regardant avec une expression pleine de sagesse, "si vous êtes consistantes, c'est parce que vous êtes gelées et çà vous donne de l'assurance. Mais vous avez tort, quand le temps s'adoucira, vous fondrez, vous vous dissiperez dans l'air et serez perdues pour toujours. ce serait dommage, autant pour vous que pour les enfants qui n'auront plus d'ombres. Vous réalisez la bêtise que vous avez faite ?"

Les ombres baissèrent la tête, elles avaient honte.

Le ryl continua ;

"Je vous conseille de retourner au château aussi vite que possible et de vous réunir au prince et à la petite fille comme auparavant. Il vaut mieux être collé aux basques de ces enfants de haute-naissance que d'être réduit à néant.  De plus, vous n'êtes que des ombres, vous ne pouvez prétendre à être autre chose, bien que vous grandirez en même temps que vos maîtres."

Après un moment de silence, l'ombre de Lady Lindeva chuchota à son compagnon :

"Le ryl a raison, retournons là bas !"

"Oui," répondit l'ombre du prince, "nous avons passé un bon moment, pour une fois dans notre vie nous avons été indépendants, mais je n'ai pas envie de m'évaporer dans l'air et être réduit à néant !"

Alors elles firent demi-tour et coururent vers le château.

III

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Après que leurs ombres les eurent quittés, le petit prince et sa cousine avaient décidé qu'il faisait vraiment trop froid pour rester dehors, de plus, le passereau était parti. Ils étaient donc revenus à l'entrée principale du château et le garde les avait fait entrer. Mais à peine les servantes eurent elles commencé à leur retirer leurs fourrures qu'un grand cri s'était fait entendre dans la cour, des cavaliers étaient arrivés et avaient posé pied à terre, ils escortaient un carrosse tiré par quatre chevaux d'un blanc éclatant.

Celui qui conduisait le groupe, composé de nobles et de courtisans, s'était introduit dans le hall puis, après s'être incliné devant le prince lui avait dit :

"C'est avec une immense douleur que je viens vous annoncer la mort de sa majesté notre roi, vous êtes sa famille la plus proche, mon prince, avec votre cousine Lady Lindeva. Mais comme vous êtes un garçon et elle une fille, c'est vous que nous avons choisi pour monter sur le trône. Si vous voulez bien monter dans ce carrosse et nous accompagner en ville, vous serez couronné avant le coucher du soleil." 

Un genou à terre il attendait la réponse de l'enfant.

"Je suis désolé que le roi, mon brave oncle, soit mort," avait déclaré celui ci, "mais je me suis souvent dit que çà devait être bien d'être roi, c'est pourquoi je vous remercie et suis prêt à vous accompagner."

La nourrice en chef lui avait donc remis son manteau de fourrure, il était sorti dans la cour ensoleillée et, alors qu'il se dirigeait vers le carrosse, l'un des courtisans s'était écrié :

"Hé, mais le prince n'a pas d'ombre !"

Tous les yeux s'étaient alors tournés vers lui, et chacun avait pu constater qu'il était le seul à ne pas projeter d'ombre sur le pavé.

Le silence était tombé sur l'assistance, quand quelqu'un de plus hardi que les autres a dit :

"On ne peut pas le couronner roi, quand le peuple saura qu'il n'a pas d'ombre, il n'aura aucun respect pour lui et le considèrera comme moins qu'humain."

"C'est vrai," avait répondu quelqu'un d'autre, "personne n'obéira à un roi misérable au point de ne pas avoir d'ombre."

Le chef du groupe de cavalier avait alors déclaré :

"Nous devons couronner Lady Lindeva reine, c'est elle qui règnera sur le royaume à la place de notre malheureux prince."

Toute l'assemblée avait approuvé, même si beaucoup avaient exprimé leurs regrets. Le prince, qui était aussi surpris que les autres de la perte de son ombre, avait été reconduit dans le château et l'on avait amené Lady Lindeva à sa place.

Mais quand la fillette s'était avancée dans la lumière du soleil, les courtisans avaient eu un choc en constatant qu'elle n'avait pas d'ombre non plus. Complètement désemparés devant cette situation, ils avaient de retourner en ville et de porter l'affaire devant le comte du Grand Lac, qui était un des hommes les plus importants du royaume.

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Quand on raconta à l'éminent homme d'état que le prince et sa cousine n'avaient plus d'ombres, il refusa de le croire et annonça qu'il allait se rendre lui-même au château du Pouceland pour tirer l'affaire au clair.

Tandis qu'il se mettait en route, les ombres fugitives s'étaient faufilées dans le château et avaient rejoint le petit garçon et la petite fille juste à temps. La chaleur de la pièce les avait dégelées, les rendant si ténues qu'elles furent heureuses de se retrouver fixées aux talons de leurs propriétaires, elles prirent dès lors la résolution de ne plus jamais les quitter.

Le comte du Grand Lac arriva à ce moment là, suivi d'un long cortège de nobles et de courtisans, il exigea que le prince du Pouceland sorte immédiatement dans la cour à la lumière du soleil. Le prince obéit, malgré l'humiliation de ne pas avoir d'ombre.

Mais, Ô joie ! À peine eut il mis un pied dehors qu'une ombre longue et noire s'étendit derrière lui, alors les nobles et les courtisans l'applaudirent et l'acclamèrent comme leur nouveau roi.

IV

Les chroniques relatent que le nouveau roi se promenait chaque jour dans les jardins du palais, cela afin de vérifier que son ombre était toujours là. Même une fois devenu adulte et qu'il eut gagné le respect et l'amour de ses sujets grâce à sa sagesse, quand il sortait avec Lady Lindeva, qui était devenue son épouse, ils jetaient souvent des regards anxieux derrière eux.

Mais les ombres, qui avaient appris une leçon de sagesse grâce au ryl, ne les quittèrent plus jamais, quant à Jack Frost, qui avait plein d'autres mauvais tours en réserve, il oublia bien vite tous les ennuis qu'il avait causés à son Altesse Royale.

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1Jack Frost est un personnage folklorique de la culture anglo-saxonne. Allégorie de l'hiver, il serait à l'origine du givre, des nez et des pieds glacés, il donnerait aussi sa couleur au feuillage des arbres en automne et sa forme au givre sur les vitres (NdT).

2Voir la carte du continent Nonestique pour situer le Pouceland et la Forêt de Burzee (NdT).

3Les ryls sont des lutins affectés à la protection des plantes, certains sont malicieux comme Tanko-Mankie dans "Le mannequin vivant", mais ils sont généralement plus raisonnables comme le ryl des lis ou celui dans ce récit (NdT).

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