La Clef-Maîtresse - 18

L'échappée belle

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The master key 19

 

La tour de l'Auditorium1, où le monsieur de la météo s'installait pour diffuser ses bulletins à travers tout le pays, offrait un terrain d'atterrissage idéal pour le garçon. Il se posa tranquillement sur le toit du bâtiment, descendit les escaliers et prit l'ascenseur jusqu'au rez-de-chaussée sans attirer l'attention.

Le tohu-bohu de la foule sur les trottoirs l'impressionna beaucoup, on aurait dit que tout le monde essayait tout le temps de rattraper du retard. Il lui était impossible de circuler sans être roué de coups coudes et bousculé de droite à gauche, au bout d'une demi-heure de visite dans de si pénibles conditions, il se sentit épuisé. C'était un bel après-midi, il était arrivé sur le Lake Front2 où il trouva un banc et s'assit pour se reposer.

Un vieux monsieur à l'air digne et réservé, tout vêtu de noir, vint s'asseoir à côté de lui et sortit un magazine de sa poche. Rob le vit l'ouvrir sur un article intitulé les progrès de la science moderne, qu'il se mit à lire d'un air concentré.

Au bout d'un moment, le garçon se rendit compte qu'il avait faim, il n'avait pas avalé de pilule depuis plus de vingt-quatre heures, alors il sortit la boîte d'argent de sa poche et en prit une.

« Qu'est ce donc cela ? » s'enquit le vieux monsieur d'une voix douce, « vous êtes un peu jeune pour prendre des médicaments. » 

« Ce ne sont pas vraiment des médicaments, » répondit le garçon en souriant, «  ce sont des pilules de nourriture concentrée par un procédé électrique. Une seule d'entre elles peu alimenter une personne pour une journée entière. » 

Le vieux monsieur fixa Rob un moment, puis il posa son magazine de côté, il prit la boîte et se mit à examiner les pilules avec curiosité.

« Sont elles brevetées ? » demanda-t-il. 

« Non, » répondit Rob, « je suis le seul à en posséder. » 

« Je vous offre un demi-million de dollars si vous m'en donnez la recette. »  proposa le monsieur.

« J'ai bien peur de devoir refuser. » répondit Rob en riant. 

« J'irai jusqu'à un million. » ajouta calment le monsieur. 

Rob secoua la tête..

« La recette n'est pas à vendre, » dit il, « d'ailleurs, je ne la connais pas moi-même. » 

« On pourrait peut être les analyser pour en trouver la composition. » suggéra l'homme. 

« Je ne sais pas, mais je ne laisserai personne essayer. » déclara fermement le garçon. 

Le vieux monsieur reprit son magazine et se remit à lire en silence.

Pour s'amuser, Rob sortit la Chronique des Évènements de sa poche et se mit à regarder différentes scènes sur sa plaque polie.

Il se rendit compte que le vieux monsieur était en train de regarder par dessus son épaule avec un grand intérêt, le Général Funston3 menait actuellement une opération pour capturer le chef rebelle Aguinaldo4, et pendant un moment, l'homme et le garçon observèrent ce qui se passait avec une attention soutenue. Comme la scène s'était mise à changer et que l'on pouvait maintenant voir des Nihilistes Russes5 en train de transporter de la dynamite dans un de leurs tunnels secrets, cela afin de la déposer sous le palais du Tsar6, le monsieur poussa un sifflement admiratif et demanda :

« Vendriez vous cette boîte ? »

« Non. » répondit sèchement Rob en la remettant dans sa poche

« Je vous offre un million de dollars pour contrôler la vente à Chicago seulement. » continua le monsieur, avec un léger accent d'avidité dans la voix. 

« Vous avez vraiment envie de vous débarrasser de vos sous. » rétorqua Rob d'un air désinvolte, « combien valez vous ? »

« Personnellement ? »

« Oui. »

« Rien du tout, jeune homme, ce n'est pas mon argent que je vous offre, mais avec les inventions que vous m'avez montrées, je pourrais nous faire gagner des millions. Associons nous et mettons les sur le marché, çà nous rapporterait cent millions de dollars, et vous auriez droit à un quart, c'est à dire vingt-cinq millions, çà vous mettrait définitivement à l'abri du besoin. »

« De quoi aurais je besoin, si j'ai mes pilules ? » répliqua Rob en riant.

« Exact ! Mais vous pourriez lire tranquillement votre journal sans avoir besoin de travailler, vingt-cinq millions de dollars, çà vous ferait un joli revenu, investi convenablement. »

« Je vois pas pourquoi je devrais lire le journal alors que j'ai ma Chronique des Évènements qui me montre tout ce qui se passe dans le monde. » répliqua Rob. 

« Bien sûr ! Mais que pensez vous de ma proposition ? »

« Je dois refuser, sauf votre respect, ces inventions ne sont pas à vendre. »

Le monsieur poussa un soupir et reprit la lecture de son magazine aevec un air absorbé..

Rob mit les lunettes du Révélateur de Personnalité, il le regarda et vit les lettres M, S et C, qui s'inscrivaient sur le vénérable front de son compagnon.

« Mauvais, Sage et Cruel, » déchiffra Rob, avant de remettre les lunettes dans sa poche. « un tel homme doit savoir embrouiller les gens, à le voir comme çà, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession. »  

Il décida de prendre congé de sa nouvelle connaissance. Il se leva et se mit à flâner sur l'allée. Au bout d'un moment, il se retourna, et il s'aperçut que le vieux monsieur n'était plus là.

Il descendit la State Street7 jusqu'à la rivière8 et revint sur ses pas, ne se lassant pas du spectacle de cette portion de la ville, avec toutes ses activités et ses charmes divers. Mais le temps qu'il s'était alloué pour visiter Chicago arrivait à expiration, alors il se mit à chercher un building suffisemment haut pour s'envoler sans se faire remarquer.

Des buildings, ce n'était pas ce qui manquait, il en choisit un avec de nombreux étages. Il prit l'ascenseur jusqu'au dernier, et de là, il emprunta un escalier de fer menant au toit. Mais il s'aperçut qu'il était suivi par un jeune homme à l'air distingué, qui semblait désireux de contempler la cité d'en haut.

Contrarié par cette intrusion inopportune, Rob voulut d'abord s'en aller et chercher un autre building, mais il se dit que le jeune homme n'allait sans doute pas rester longtemps, alors il décida d'attendre. Il s'avança vers le bord du toit et feignit de s'intéresser au panorama.

« Jolie vue, n'est ce pas ? » dit le jeune homme en s'approchant de lui et en lui posant négligemment la main  sur l'épaule.

« En effet. » répondit Rob, en se penchant pour regardant la rue en bas.

Alors qu'il venait de dire cela, il sentit qu'on le poussait, il perdit son équilibre et tomba du toit la tête la première, se précipitant vers le sol à toute vitesse.

Bien qu'il fût terrifié par ce désastre soudain, le garçon eut la présence d'esprit de régler l'aguille la machine à voyager sur zéro, ce qui stoppa sa chute à moins de quatre mètres du sol.

Quand il regarda en bas, alors qu'il essayait de recouvrer ses esprits, il vit le vieux monsieur qu'il avait rencontré sur le Lake Front, il le regardait avec un air à la fois effrayé et intrigué.

Rob comprit tout de suite qu'il s'agissait d'une combine pour s'emparer de ses instruments électriques, de toute évidence, le jeune homme qui l'avait poussé sur le toit était un complice du vieux monsieur, et celui ci avait attendu tranquillement qu'il s'écrase sur le trottoir pour dépouiller son cadavre de ses possessions. C'était une idée horrible, Rob en ressentit une peur qu'il n'avait jamais éprouvée jusque là, et qu'il n'éprouverait jamais plus par la suite.

Les cris des passants le ramenèrent à la réalité, il se souvint brusquemment qu'il était suspendu dans les airs au dessus d'une rue bondée de monde dans une grande ville, avec des milliers d'yeux effarés fixés sur lui.

Il s'empressa de régler l'aiguille du cadran sur haut, et il fila vers le ciel jusqu'à être hors de vue, puis il prit la direction de l'est, toujours tremblant à l'idée qu'il venait d'échapper à la mort, il constatait que certains accordent si peu de valeur à la vie humaine qu'ils sont prêts à la détruire pour arriver à leurs fins, et cela le remplissait d'un profond dégoût.

« Et le Démon voudrait que ce genre de personne possède ses instruments électriques, qui sont aussi puissants pour accomplir le bien que le mal, » se dit amèrement le garçon, « il serait joli, le monde, avec des Tubes Électriques, des Chroniques des Évènements et des Machines à Voyager entre les mains de personnes sans scrupules ! »

Cette dernière expérience l'avait tellement troublé qu'il décida de ne plus s'arrêter. Cependant, il fut contraint d'atterrir à la tombée de la nuit pour se reposer, et il passa la nuit dans une grange.

Mais au petit matin, avant que que quiconque ne se lève, il reprit son voyage. On était samedi, et à dix heures précise, il acheva son vol autour du monde à l'abri des regards, sur la pelouse bien tondue de sa maison.

 

The master key 18 1

 

1 Il s'agit de l'Auditorium Building, construit à Chicago à la fin du XIXe siècle, il abritait un théâtre de 4300 places, où plus tard se sont produits des artistes comme Jimmy Hendrix, les Who ou les Doors, il comprenait aussi un hôtel de 400 chambres et 136 bureaux. Le bâtiment est pourvu d'une tour de 7 étages de 82 mètres de haut, celle là même où Rob vient se poser, à l'époque de L. Frank Baum, un émetteur de radio y était vraisemblablement installé. Aujourd'hui, l'Auditorium Building abrite l'Université Roosevelt (NdT).

2 Le Chicago Lakefront Trail (LFT) est une voie de promenade de 30 kilomètres longeant la rive ouest du Lac Michigan à Chicago (NdT).

3 Frederick Funston (1865-1917), général de l'armée Américaine ayant participé à la guerre américano-philippine (voir chapitre 10) à laquelle Baum se réfère ici (NdT).

Emilio Aguinaldo (1869-1964), que Baum qualifie de rebelle, était une figure de la lutte pour l'indépendance des Philippines (NdT).

Le Nihilisme Russe est un mouvement intellectuel, philosophique, politique, littéraire et journalistique de gauche particulièrement vivace dans l’Empire russe de la fin des années 1850 jusqu’au début des années 1880, à l'époque de la publication du livre, il était beaucoup moins actif, cependant, il avait particulièrement frappé les esprits quand le groupe terroriste Narodnaïa Volia, qui en était issu, avait assassiné le Tsar Alexandre II en 1881 (NdT).

À l'époque, c'était Nicolas II, qui a régné de 1894 à 1917, et fut le dernier des Tsars (NdT).

7  State Street est une artère majeure nord-sud de la ville de Chicago (NdT).

Il s'agit de la rivière Calumet qui coule au sud de la ville de Chicago dans les États de l'Illinois et de l'Indiana (NdT).

 

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