La Clef-Maîtresse - 20

Le Démon malheureux

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À nouveau, l'air se mit à crépiter avec des éclairs, et à nouveau, le garçon se crispa en attendant la suite. Il y eut une sorte de tourbillon et une lumière aveuglante, puis le Démon se dressa devant lui pour la troisième fois.

« Mes salutations ! » dit il courtoisement.

« Bonjour, monsieur le Démon. » répondit Rob d'un ton grave. 

« Je vois que vous êtes revenu sain et sauf de votre expédition, » continua l'Apparition d'un ton enjoué, « bien qu'à un moment, j'ai cru que vous ne vous en sortiriez pas. En effet, si je n'avais pas fait sauter le Tube des mains de cette fripouille de Turc, alors qu'il franchissait mur, je crois que vous seriez toujours à Yarkand, vivant ou mort, selon la chance que vous auriez eue. »

« Vous êtiez donc là ? » demanda Rob. 

« Bien sûr, c'est moi qui vous ai permis de récupérer le Tube, sinon, vous êtiez sans défense. Mais ce fut le seul moment où j'ai jugé bon d'intervenir. »

« Je crains de n'avoir inspiré aucun inventeur ni scientifique. » dit le garçon. 

« C'est vrai, et je le regrette profondément, » répondit le Démon, « mais vos pouvoirs ont provoqué plus d'émoi et de consternation que vous pourriez l'imaginer, car beaucoup vous ont vus sans que vous le remarquiez, du coup, il y a maintenant quelques électriciens qui réfléchissent à de nouvelles pistes de recherche, et qui produiront peut être des inventions similaires au monde. »

« Vous êtes donc satisfait ? » demanda Rob.  

« Pas tout à fait, » répondit le Démon d'un ton posé, « mais j'ai bon espoir, avec les trois nouveaux cadeaux que je vais vous offrir aujourd'hui, vous parviendrez, sans nul doute, à susciter un tel intérêt pour la technologie électrique dans la population, que l'expérience me satisfera pleinement. »  

Rob regarda l'apparition lumineuse d'un air solennel sans dire un mot.

Le Démon continua :

« Nul n'a eu le privilège de posséder de tels instruments avant vous, grâce à eux, la vie humaine peut être à la fois préservée et prolongée. Mais depuis notre première rencontre, je réalise de plus en plus que vous n'êtes encore qu'un enfant, avec les limites propres à votre âge, c'est pourquoi je ne juge pas vos bêtises trop sévèrement. »  

« C'est très aimable de votre part. » dit Rob.  

« Comme preuve de ma bienveillance, » poursuivit le Démon, « je vous ai amené ce Guérisseur Électro-Magnétique, ce sera mon premier cadeau de ce jour. Comme vous le voyez, il s'agit d'une bande de métal très fine, on la pose sur le front et on la boucle derrière la nuque. Ses vertues dépassent de loin la Fontaine de Jouvence et l'Élixir de Vie si longtemps recherchés dans les temps anciens. Quiconque la porte se verra délivré de toute maladie ou de maux qu'il peut avoir, et il retrouvera une santé excellente. En fait, ses pouvoirs sont tels qu'il peut même ressusciter les morts, à condition que le sang ne se soit pas encore refroidi. En vous offrant cet instrument, je vous accorde la plus grande bénédiction qu'aucun être humain ai jamais reçue. »  

Alors qu'il tendait la bande métallique aux reflets irrisés à Rob, celui-ci répondit :

« Gardez le. »  

Le Démon sursauta et le regarda d'un air étonné.

« Qu'avez vous dit ? » demanda-t-il.   

« Je vous ai dit de le garder, » répondit Rob, « je n'en veux pas. »

Le Démon chancela un instant comme si on l'avait frappé.

« Vous n'en voulez pas ! » fit il en s'étranglant. 

« Non, j'en ai assez de vos inventions infernales ! » s'écria le garçon, pris d'une soudaine colère. 

Il défit la Machine à Voyager de son poignet et la posa sur la table, à côté du Démon.

« C'est cette chose qui m'a causé le plus de problèmes, » dit il d'un ton amer, « de quel droit une personne peut elle voler tandis que ses semblables rampent à la surface de la terre ? Et pourquoi devrais-je être coupé du monde parce que vous m'avez donné cette maudite Machine à Voyager ? Je n'ai pas demandé à l'avoir, je ne veux pas la garder plus longtemps, donnez la à quelqu'un que vous détestez plus que moi ! »

Atterré, le Démon, le Démon se mit à regarder Rob de ses yeux étincelants, puis il regarda la machine, puis Rob à nouveau, incertain d'avoir bien entendu ce qu'il venait d'entendre et vu ce qu'il venait de voir.

« Et voici vos Pilules Nutritives, » continua le garçon en posant la boîte sur la table, « je n'ai fait qu'un seul vrai repas depuis que vous me les avez données. Elles sont utiles pour sauver des vies, c'est vrai, mais je ne crois pas que la nature nous a conçu pour nous nourrir de çà exclusivement, sinon, nous n'aurions pas le sens du goût, qui nous permet d'apprécier la nourriture naturelle. Tant que je serai un être humain, je mangerai comme un être humain, j'ai consommé ma dernière Pilule de Nourriture Concentrée Électrique, tenez le vous pour dit ! »

Le Démon se laissa tomber dans un fauteuil, l'air complètement accablé, tout en fixant la garçon avec effroi.

« Et voici un autre de vos affreux instruments, » dit Rob en posant la Chronique des Évènements sur la table, à côté des autres objets, « de quel droit révélez vous l'intimité des gens en public ? Quel monde ce serait où chacun pourrait espionner son voisin à volonté ? Et voici votre Révélateur de Personnalités. Encore une belle invention, l'utiliser est pire qu'un vol ! C'est vrai, je l'ai utilisée, et je regrette d'avoir été assez mesquin pour le faire, mais je ne regarderai plus jamais à travers. »

Le Démon eut l'air indigné, il esquissa le mouvement de se lever, mais il se ravisa et se laissa retomber dans son fauteuil.

« Quant à l'Habit de Protection, » reprit le garçon, après un moment de silence, « je ne le porterai plus, le voici, avec le Tube Électrique. Non pas que ces choses soient mauvaises, mais je ne veux pas de ces artifices magiques. Pourtant, si toutes les armées en étaient équipées, cela épargnerait beaucoup de morts et de souffrances. Un jour peut être, mais le temps n'est pas encore venu. »

« Ce temps, vous auriez pu le faire venir, » dit sèchement le Démon, « si vous aviez eu assez de sagesse pour les utiliser correctement. »

« Précisément, » répondit Rob, « je n'ai pas assez de sagesse, ni la majorité du genre humain pour utiliser vos inventions non dans son seul intérêt, mais dans celui du monde entier. Si les gens étaient meilleurs, et si tout le monde avait les mêmes chances, ce serait différent. »

Le Démon resta assis un moment en réfléchissant. Finalement, son visage reprit une expression sereine et il dit :

« J'ai d'autres inventions qui ne vous donneront pas ce genre de remords. Le Guérisseur Électro-Magnétique que je vous ai proposé serait d'un grand bénéfice pour vos semblables, et ne peut faire de mal à quiconque. Avec cela, je vais ai amené ce que j'appelle un Communicateur Illimité. C'est un simple appareil électrique qui vous permet de converser avec n'importe qui n'importe où dans le monde, sans avoir recours à des câbles encombrants. En fait, vous pouvez... »

« Assez ! » s'écria Rob, « çà ne sert à rien de me le décrire, puisque je n'en veux pas, ni aucune de vos inventions. Je les ai essayées, elles m'ont mis dans toutes sortes de pétrins et ont rendu mon entourage malheureux. Si j'étais un scientifique de haut niveau, ce serait différent, mais je ne suis encore qu'un enfant, et je ne veux être rien d'autre pour le moment. »

« Mais, votre devoir... » commença le Démon. 

« Je n'ai de devoirs qu'envers moi-même et ma famille, » l'interrompit Rob, « je n'ai jamais vraiment étudié la science, je n'ai fait que des expériences électriques toutes simples, juste pour m'amuser, c'est pourquoi je ne dois rien à la science ni au Démon de l'Électricité. »

« Réfléchissez, » l'implora le Démon en se levant, « vous imaginez le nombre d'années qui s'écouleront avant que quelqu'un d'autre actionne la Clef-Maîtresse ? Vous imaginez aussi ma détresse, coupé du monde pendant tout ce temps, avec de si belles inventions à la disposition de l'humanité. Si la science et le progrès ne vous intéressent pas, ayez un peu de considérations pour vos semblables, et pour moi ! »

« Si mes semblables ont autant de problèmes que j'en ai eu avec vos inventions électriques, je leur rends un grand service en les en privant, » dit le garçon, « quant à vous, je ne vous reproche rien personnellement. Vous êtes quelqu'un de bien, pour un Démon, et je pense que vous êtes de bonne foi, seulement, il y a quelque chose qui ne va pas dans ce que vous me proposez : ce n'est pas naturel. »

Le Démon fit un geste de désespoir.

« Ah ! Pourquoi ? Mais pourquoi la Clef-Maîtresse n'a-t-elle pas été actionnée par quelqu'un d'intelligent ? » se lamenta-t-il. 

« C'est cela même ! » s'exclama Rob, « je pense que c'est çà la racine de tout le mal. »

« Quoi donc » demanda bêtement le Démon. 

« Le fait que ce n'est pas une personne intelligente qui a actionné la Clef-Maîtresse. Vous ne semblez pas comprendre, je vais vous expliquer. Vous êtes bien le Démon de l'Électricité, n'est ce pas ? »  

« En effet. » répondit ce dernier en se redressant fièrement. 

« Votre mission consiste à obéir aux ordres de quiconque est capable d'actionner la Clef-Maîtresse de l'Électricité ? »

« Exactement. »

 « J'ai lu dans un livre que toutes choses sont régies par les lois immuables de la nature. Si c'est le cas, vous devez votre existence à ces lois. » le Démon acquiesça, « sans aucun doute, il était prévu que, quand l'humanité serait devenue suffisemment développée pour actionner la Clef-Maîtresse, vous et vos instruments ne seraient pas seulement devenus souhaitables et nécessaires, mais le monde serait prêt à les utiliser, c'est logique, non ? »

« Peut être bien. » répondit pensivement le Démon.

« Un accident peut toujours arriver, » continua le garçon,  « la Clef-Maîtresse a été actionnée par accident, bien avant que le monde de la science s'y soit préparé. Au lieu de voir çà comme un accident et ne pas y prêter attention, vous vous êtes empressé de m'apparaître, à moi, un gamin, et vous m'avez offert vos services. »

« Je voulais bien faire, » répondit évasivement le Démon, « vous ne pouvez vous imaginer comme c'est ennuyeux pour moi, de rester invisible et ignoré de tous, avec ces secrets en ma possession, qui pourraient faire tant de bien au monde. »

« Vous n'avez qu'à vous relaxer et attendre tranquillement votre heure, » dit Rob, « le monde ne s'est pas fait en une minute, et même si la civilisation progresse à un bon rythme, elle n'est pas encore prête pour le Démon de l'Électricité. »

« Que vais je faire ? » se lamenta le génie en se tordant les mains, « que vais je donc faire ? »

« Retournez chez vous et reposez vous, » répondit amicalement Rob, « ne vous en faites pas, on dit que rien n'a été créé pour rien, votre tour viendra bien un jour, c'est certain ! Je suis vraiment désolé pour vous, mon vieux, mais tout çà c'est de votre faute. »

« Vous avez raison ! » s'exclama le Démon, en marchant de long en large dans la pièce, ce qui faisait crépiter l'air d'électricité et dresser les cheveux de Rob comme des baguettes, « vous avez raison, il me faut attendre, attendre patiemment et silencieusement, jusqu'à ce que mes liens soient brisés par l'intelligence plutôt que par la chance ! Quel sort affreux, attendre... attendre... et attendre encore ! »

« Vous êtes enfin devenu raisonnable, » répondit sèchement Rob, « vous n'avez plus rien à ajouter... »

« Non, je n'ai plus rien à ajouter ! Il n'y a rien à ajouter, vous et moi sommes trop différents, nous n'aurions jamais du nous rencontrer ! » répliqua le Démon avec agitation. 

« Je n'ai pas demandé à vous connaître, » dit Rob, « j'ai essayé de me conduire correctement avec vous, et je n'ai rien contre vous, seulement, vous aviez oublié que vous étiez un esclave et non un maître. »

Le Démon ne répondit pas, il était occupé à ranger les instruments dans les poches de sa veste rougeoyante, puis il se tourna abruptement vers le garçon.

« Adieu ! » s'écria-t-il, « la prochaine fois que des yeux de mortels me contempleront, ce seront ceux de quelqu'un apte à bénéficier de mes services ! Quant à vous, vous passerez votre vie dans l'anonymat et ne connaitrez jamais la célébrité. Adieu à jamais ! »

La pièce fut soudain inondée de lumière, Rob fut renversé en arrière par l'éclair, et il resta un moment étourdi et aveuglé. Une fois qu'il se fut ressaisi, il constata que le Démon de l'Électricité avait disparu.

Le cœur léger, il sortit de l'atelier et descendit les escaliers du grenier.

« Certains penseront que j'ai eu tort de renoncer à ces inventions électriques, » se dit il, « mais je suis quelqu'un qui sait quand il faut s'arrêter. Il y en a qui n'apprennent jamais la leçon, moi, j'ai appris la mienne. C'est pas drôle d'avoir un siècle d'avance sur son temps ! »

 

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