La Clef-Maîtresse - 6

Les boucaniers

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The master key 6 1

 

Une fois de plus, les indigènes encerclèrent notre aventurier. Celui-ci, qui tenait tranquillement son tube en main, s'adressa à leur chef :

« Dites à vos hommes que je vais traverser ces bois, le premier qui essaie de m'en empêcher, je le paralyse. » 

Le chef connaissait suffisamment d'anglais pour saisir le sens de ses paroles, et il répéta le message à ses hommes. Ceux ci avaient vu les terribles effets du tube électrique, c'est pourquoi, ils s'écartèrent sagement pour laisser passer le garçon.

Il marcha au milieu d'eux avec dignité, bien qu'il fut mort de peur, craignant qu'un des sauvages lui donne un coup de lance ou de gourdin. Mais ils étaient tellement intimidés par les merveilles qu'il avait déployées, qu'ils étaient toujours enclins à le prendre pour un dieu, aussi, personne ne lui fit de mal.

Quand il se retrouva hors du village, il se mit en route pour le haut plateau au centre de l'île, où ils pourrait faire le point sur la situation à l'abri des cannibales. Mais en arrivant au pied de la colline, il s'aperçut que la pente était trop raide pour être escaladée. Alors il ajusta l'aiguille du cadran sur haut, et s'aperçut qu'il y avait juste assez de puissance pour supporter son corps pendant qu'il grimpait.

Arrivé au sommet, il s'allongea sur l'herbe et se mit à réfléchir. Ce ne serait pas une mince affaire de se tirer de ce mauvais pas.

« Me voila sur une île de cannibales, à des centaines de kilomètres de toute civilisation, et pas moyen de retourner chez moi, » se dit il, « la famille va me chercher pendant quelques temps, puis ils vont croire que je suis mort. Le Démon va revenir à la fin de la semaine, et je ne serai pas là, du coup, je vais rater les trois cadeaux suivants. Après tout, ce n'est pas plus mal, ils m'auraient peut être mis dans un pétrin pire que celui ci. Mais comment vais je quitter de cette île maudite ? Je vais finir par me faire manger si je n'y prends pas garde ! »

Ce genre de pensées l'occupa encore un moment, mais il eut beau réfléchir, il ne voyait aucun moyen de s'échapper.

Au bout d'une heure, il regarda en bas, et il vit que la colline était entourée d'indigènes. Ils étaient assis tranquillement, en train d'observer ses mouvements.

« Peut être espèrent ils m'affamer pour que je me rende, » se dit il, « mais ils n'y arriveront pas, tant qu'il me reste des pilules. Et s'ils parviennent quand même à m'affamer, je serais tellement maigre et desséché que je serais immangeable. »

À nouveau, il s'allongea et se mit à examiner son instrument de voyage électrique. Il n'osait pas le démonter, de peur de ne pas savoir remettre les pièces en places, car il ignorait tout de sa conception. Il découvrit deux petites bosselures de chaque côté, qui, de toute évidence, avaient été causées par la pression de la corde.

« Si je pouvais redresser ces bosselures, » se dit il, « la machine remarcherait peut être. »

Il essaya d'introduire sa lame entre les bords du boîtier, mais il n'y parvint pas. Comme les bosselures ressortaient sur les côtés, il plaça la machine entre deux pierres plates, et il appuya jusqu'à ce qu'elle retrouve presque sa forme ronde. Les bosselures étaient amoindries mais toujours présentes, il espérait cependant avoir relâché la pression sur le mécanisme.

Il n'y avait qu'un seul moyen de savoir ; il ajusta l'instrument à son poignet et tourna l'aiguille sur haut.

Il monta lentement jusqu'à six mètres, mais pas plus.

« C'est un peu mieux, » se dit il, « maintenant, voyons le déplacement latéral. »

Il régla l'aiguille sur le nord-ouest, la direction de chez lui, et la machine obéit mollement. Il quitta lentement le plateau et se mit à traverser l'île.

Quand les indigènes le virent partir, ils se levèrent et poussèrent de grands cris en lui jetant leurs lances. Mais il était déjà tellement loin qu'ils ne purent l'atteindre, et le garçon continua son voyage sain et sauf.

À un moment, il se prit les pieds dans un arbre et faillit basculer, mais il parvint à éviter les autres en relevant les jambes. Enfin, il quitta l'île et se retrouva à nouveau au dessus de l'océan. Il ne regrettait pas ce repaire de cannibales, mais il s'inquiétait pour sa machine, de toute évidence, elle était en mauvais état. Le vaste océan s'étendait au dessous de lui, et il n'allait pas plus vite qu'en marchant.

« À ce rythme là, je ne serai pas chez moi avant l'an prochain, » grommela-t-il, « je devrais quand même être content que la machine fonctionne. »

Tout l'après-midi et toute la nuit, il se déplaça poussivement au dessus de l'eau. Après son vol précédent, qui avait été si rapide, c'était vraiment exaspérant d'avancer ainsi au pas, mais il n'y pouvait rien. 

Alors que l'aube pointait, il aperçut au loin un petit vaisseau, il allait dans la même direction que lui, bien qu'il fut presque immobile à cause du manque de vent. Quand il l'eut rattrapé, il ne vit personne sur le pont, le navire avait un aspect miteux guère rassurant, mais après l'avoir survolé il décida d'y faire une halte. Il se posa sur le gaillard avant, là où le plancher était le plus haut, il s'apprêtait à explorer les lieux, quand un homme sortit de la cabine et l'aperçut.

Vêtu comme un pirate, ce personnage avait une vilaine apparence avec sa peau mate et sa barbe noire. En voyant le garçon, il poussa un grand cri et fut aussitôt rejoint par quatre de ses compagnons, qui avaient l'air aussi antipathiques que lui.

Rob sut qu'il aurait des problèmes à l'instant où il les vit. Quand il dégainèrent leurs poignards et lui foncèrent dessus en vociférant dans une langue inconnue, il poussa un soupir et sortit le tube électrique de sa poche.

Les boucaniers n'avaient pas remarqué son geste, mais ils s'étaient rués sur lui si rapidement, qu'il dut se hâter de presser le bouton. Comme le tube ne faisait aucun bruit, cela fit une drôle d'impression de les voir s'écrouler si soudainement. L'un d'eux était presque sur lui quand le rayon le frappa, et il tomba la tête la première en plein dans son estomac, l'envoyant rouler contre le bastingage.

 

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Un peu sonné, Rob se releva. Constatant que ses ennemis étaient neutralisés, il se rendit dans la cabine. L'endroit était sale et sentait mauvais, mais dans chaque recoin et sur les couchettes étaient empilées toutes sortes de marchandises, volées aux malheureux qui avaient croisé la route de ces fripouilles..

Après une brève inspection des lieux, il remonta sur le pont et alla s'asseoir dans le gaillard avant.

Son soucis principal, c'était son instrument de voyage, qui était en triste état. Bien qu'une bonne brise se fut levée et que le bateau filait à vive allure, il savait qu'il ne devait pas compter dessus pour rentrer chez lui, il lui fallait un meilleur moyen de transport.

Il retira la machine de son poignet pour l'examiner, tandis qu'il la tenait ainsi imprudemment, elle lui glissa des mains, frappa brutalement le plancher et alla rouler sur le pont où elle disparut. En poussant un cri d'effroi, il courut à sa recherche. Il la retrouva juste devant un sabord, d'où le moindre remous aurait pu l'envoyer au fond de l'océan. Rob s'empressa de ramasser son trésor, et en l'examinant, il s'aperçut que le choc l'avait encore plus cabossé qu'avant, il craignit qu'il fut bel et bien hors d'usage. Si c'était vrai, il était bel et bien prisonnier de cette bande de pirates, qui n'allaient pas tarder à reprendre conscience.

Il retourna s'asseoir dans le gaillard avant pour méditer sur ses mésaventures. Un des hommes commença à bouger, l'effet du rayon électrique s'était dissipé. Le boucanier se redresssa, se frotta la figure avec un air ébahi puis regarda autour de lui. En apercevant Rob, il poussa un cri de rage et sortit son poignard, mais en voyant le tube, il se ravisa aussitôt et courut se réfugier dans la cabine.

Les quatre autres revinrent également à eux, ils échangèrent quelques mots dans leur langage exotique, puis, ayant avisé à leur tour le tube de Rob, ils rejoignirent leur chef dans la cabine sans chercher d'histoire.

Les remous devenaient inquiétants, et le garçon remarqua que le vent se transformait en tempête. Sans personne pour s'occuper des voiles, le navire courait un grand danger, il risquait de se coucher sur l'eau ou d'avoir ses mâts brisés. Les vagues étaient de plus en plus hautes, et Rob commençait à avoir peur.

Le capitaine des pirates entrouvrit la porte de la cabine, sortit la tête, et il lui bafouilla quelques mots dans sa langue en désignant les voiles. Le garçon comprenait qu'il voulait s'occuper du gréement avec ses hommes, alors il acquiesça. Aussitôt, ils se précipitèrent hors de la cabine, et ils se mirent à ramener les voiles pour retrouver de meilleures conditions de navigation.

Rob ne leur prêta guère attention, il regardait sa machine à voyager d'un air perplexe, il hésitait à l'essayer. De toute façon, en restant sur le bateau, les risques de finir à la mer étaient les mêmes. Alors il ajusta l'instrument à son poignet et se pencha au dessus du bastingage pour observer les progrès de la tempête. Il pouvait bien rester dans le vaisseau jusqu'à ce qu'il coule, se disait il, là, il pourrait essayer la machine. Alors il décida d'attendre tranquillement que les choses se gâtent.

Il n'eut pas à attendre longtemps ; tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, les boucaniers s'approchèrent doucement et se saisirent de lui. Pendant que deux d'entre eux le maitrisaient, les autres lui fouillèrent les poches. Ils s'emparèrent du tube électrique et de la boite d'argent contenant ses pilules, qu'ils portèrent aussitôt dans la cabine avec le reste du butin. Cependant, ils n'avaient pas remarqué sa machine à voyager. Ils se mirent ensuite à l'insulter et à le narguer, tandis que leur capitaine épanchait sa colère en lui infligeant des coups de pieds.

Rob supporta dignement ces outrages, bien qu'il eut envie d'éclater en sanglots à plusieurs reprises. Mais quand il vit un des pirates arriver avec une lanière de cuir pour le fouetter, il n'attendit pas le premier coup.

Il tourna l'aiguille du cadran sur haut, et à son grand soulagement, l'appareil fonctionna. En le voyant s'élever dans les airs, le pirate lui agrippa fermement le pied, tandis que ses compagnons accouraient à son aide. Le poids semblait de peu d'importance pour la machine, car elle souleva Rob avec le pirate, en même temps qu'un autre, qui s'était agrippé à sa jambe, et encore un autre qui se tenait à lui. Les deux derniers les attrapèrent, espérant que leurs poids réunis les feraient redescendre. Mais Rob continuait à monter imperturbablement, avec un chapelet de boucaniers accroché à sa jambe gauche

Sur le moment, les brigands étaient trop ébahis pour réagir, mais en se voyant ainsi transportés dans les airs et loin de leur bateau, ils poussèrent des cris de terreur. Dans la panique, celui qui lui tenait la jambe lâcha prise, et ils furent tous les cinq précipités dans l'eau.

La machine avait l'air de fonctionner normalement, Rob laissa les boucaniers se débrouiller, tandis qu'il revenait sur le pont. Il alla sans tarder récupérer son tube électrique et sa boite de pilules dans la cabine. Les pirates étaient en train de se hisser à bord quand il ressortit, sans perdre de temps, il s'éleva à nouveau et fila à toute vitesse dans les airs.

Apparemment, l'instrument fonctionnait aussi bien qu'avant son arrivée sur l'île des cannibales, il ne pouvait que s'en réjouir.

Le vent l'emporta d'abord vers le sud, mais il continua à monter jusqu'à se retrouver au dessus des courants aériens. En retenant sa respiration, il régla l'aiguille du cadran sur le nord-ouest, et Ô joie, çà marchait ! Il avançait à grande vitesse dans la bonne direction, ce qui lui apporta un grand réconfort.

Il était très surpris que çà fonctionne aussi bien, il en conclut que le choc de sa dernière chute avait débloqué le mécanisme de l'instrument.

Alors qu'il se mouvait avec aisance dans les airs, il observa la tempête qui faisait rage en dessous de lui. Au dessus, le soleil brillait paisiblement, le contraste était saisissant. Au bout d'à peu près une heure, la tempête se calma, ou bien il s'en éloignait, car il apercevait à nouveau le bleu profond de l'océan. Tout en continuant sa course vers le nord-ouest, il descendit à une trentaine de mètres au dessus de l'eau, .

Mais il regretta d'avoir modifié l'action de la machine, car sa vitesse avait considérablement diminué et il avançait de manière chaotique, il se demandait si elle n'allait pas tomber en panne d'un moment à l'autre. Cependant, il progressait dans la bonne direction, c'était déjà çà. Aussi résolut-il de ne plus toucher à l'instrument et de le laisser fonctionner tant qu'il le voudrait bien. Le rythme était très irrégulier, mais s'il continuait ainsi, il était sûr d'atteindre la terre tôt ou tard, et c'était tout ce qui comptait pour lui.

Quand la nuit fut tombée, il eut un sommeil agité, il se réveilla plusieurs fois en sursaut, croyant que la machine l'avait lâché et qu'il était en train de tomber à la mer. Par moments, il volait à bonne allure, à d'autres, il avançait par à-coups ou s'arrêtait, on comprend donc son appréhension.

Il passa le jour suivant dans l'angoisse, il se demandait s'il allait vraiment dans la bonne direction, la machine n'était plus fiable, il avait perdu toute confiance en elle.

Malgré ces soucis, durant cette seconde nuit de vol hasardeux, Rob dormit d'un profond sommeil, il était épuisé par toutes ces émotions. Il se réveilla au point du jour, et à son grand soulagement, il aperçut la terre au loin.

Au lever du soleil, il était en train de survoler une grande ville, c'était Boston.

Il n'osa pas s'arrêter, il se méfiait des fluctuations de la machine. Cependant, il fut bien obligé de modifier la direction vers l'ouest, cette petite manipulation causa un nouveau ralentissement, et quand il arriva enfin à son village natal, il était presque midi.

Il s'arrêta au dessus de la maison paternelle, et il parvint à atterrir sans dommage dans la cour, à l'endroit exact d'où il était parti.

 

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