Le Monarque Magique de Mo

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Dixième Surprise

La Duchesse Breden au Pays Renversé

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La Duchesse Breden était la cousine du Monarque de Mo au quarante septième degré et la petite-petite nièce de la Reine, elle était, par conséquent, assez proche parente de la Princesse Tartelette et avait du sang bleu dans les veines.

Elle vivait dans une jolie maison au bord de la Rivière de Frenette, et l'un de ses passe-temps favori était de se promener sur la rivière avec sa barque, petite et légère comme un bouchon de liège.

Un jour, comme à son habitude, la Duchesse partit à la rame sur la rivière, avec l'intention de revenir chez elle au bout d'à peu près une heure, mais après avoir descendu le courant sur une longue distance, elle s'était endormie dans sa barque et elle fut réveillée brusquement par un choc.

Elle se redressa et regarda autour d'elle, et à son grand désarroi, le bateau avait dérivé jusqu'aux limites de Pays de Mo, et avait atteint les rapides conduisant au Grand Trou, dans lequel disparaissait la rivière.

De plus en plus effrayé, Breden chercha les rames de la barque avec lesquelles elle aurait pu se diriger vers la berge, mais elle s'aperçut que les rames étaient tombées à l'eau et définitivement perdues, la laissant sans aucune perspective de salut.

La pauvre Duchesse se mit à pleurer, mais personne ne l'entendait. La barque s'approchait progressivement du Grand trou, se heurtant aux rochers et parfois faisant plusieurs tours sur elle-même jusqu'à ce qu'elle s'arrête un court moment justa au bord de l'abîme dans lequel s'engouffrait la rivière.

La jeune fille s'agrippa fermement aux bords de la barque, et l'instant d'après, elle plongea dans le Trou.

Il y eut un choc et le calme revint, Breden essuya l'écume de ses yeux et essaya de voir où elle était et ce qu'il lui était advenu. Elle s'aperçut qu'elle avait aterri dans pays assez peu banal, ébahie, elle resta un moment à contempler l'étrange environnement dans lequel elle se retrouvait.

Les arbres poussaient sur leurs branches, avec leurs racines en haut, les maisons étaient posées sur leurs cheminées, la fumée s'enfonçait alors dans le sol, et les portes d'entrées étaient situées en haut des bâtiments.

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Un lapin volait dans le ciel, et un troupeau d'alouettes trottinait sur le sol comme si c'eût été leur élément naturel.

Breden se frotta les yeux, car sur le moment, elle croyait être en train de rêver, mais quand elle regarda à nouveau, les choses étaient toujours dans ces positions peu naturelles.

Pour ajouter à sa stupéfaction, une singulière créature vint à sa rencontre, elle aurait pu le prendre pour un jeune homme, seulement, il était tout le contraire des jeunes hommes que Breden connaissait. Il se tenait sur ses mains, auxquelles il portait des bottes, et il utilisait ses pieds comme on utilise ses mains, il avait même l'air très adroit avec ses orteils.

Ses dents étaient dans ses oreilles, il mangeait avec et il entendait avec sa bouche. Il sentait aussi avec ses yeux et voyait avec son nez, qui avait un aspect très curieux. Quand il marchait, il courait, et quand il courait, il restait immobile. Il parlait quand il gardait le silence et restait muet quand il avait quelque chose à dire. En plus de tout celà, il pleurait de vraies larmes quand il était content et riait bruyamment quand il lui arrivait malheur.

Pas étonnant que la Duchesse Breden était si surprise en voyant cette étrange créature venir à elle à reculons et la regarder de son nez de boxer.

« Qui êtes vous ? » demanda Breden, une fois qu'elle eut retrouvé assez de souffle pour parler.

Le jeune homme garda son calme et répondit : « je m'appelle Tètanba. »

« C'est ce que je vois. » dit Breden en riant.

« Que vous voyez quoi ? » demanda le jeune homme, sa voix venait de ses oreilles.

« Tête-en-bas. » répondit elle.

À cette réplique, les larmes se mirent à couler de joie sur ses joues.

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« C'est vous qui êtes tête-en-bas, » dit il, « comment diable êtes vous montée ici ? »

« Vous voulez dire descendue. » corrigea dignement la Duchesse.

« Je n'ai rien dit de ce genre, » dit-il silencieusement, tout en clignant joyeusement du nez, « ce pays est en haut, et pas en bas. »

« Quel pays est ce donc ? » demanda Breden, que l'absurdité du propos avait déroutée.

« Le Pays Renversé, quel question ! » répondit il.

« Ah bon ! » soupira Breden, mais elle n'était pas plus avancée.

« Tant que vous êtes là, » dit Tètamba, « pourquoi ne pas venir manger à la maison ? »

« Çà me ferait très plaisir, » répondit la Duchesse, qui commençait à avoir faim, « où habitez vous ? »

« Là bas, » répondit Tètamba en désignant le sud, « alors restez où vous êtes et suivez moi. » puis en marchant sur ses mains, il prit la direction opposée à celle qu'il avait montrée.

Breden le suivit, et peu après, elle rencontra plusieurs autres personnes, toutes avaient tous la même apparence bizarre que son guide. Ils la regardaient avec leurs nez avec un air surpris, et sans parler, il demandèrent à Tètamba qui elle était.

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« La Duchesse Breden, » répondit il silencieusement, « je l'ai trouvée à l'endroit où bouillonne la Rivière de Frenette, n'est ce pas une bien étrange créature ?  »

« En effet. » répondirent ils unanimement en un chœur muet, puis ils se mirent à suivre la jeune fille par curiosité, comme des enfants qui suivent un ours danseur. En arrivant à la demeure de Tètamba, il y avait une centaine d'habitants du Pays Renversé aux talons de Breden et aux paumes de Tètamba.

Néanmoins, elle fut très bien accueillie, et la mère du jeune homme embrassa la Duchesse avec son oreille gauche, ce qui est considéré comme une marque de faveur au Pays Renversé.

« Aimeriez vous rester debout pour vous reposer en attendant l'heure du dîner ? » demanda la dame en introduisant la jeune fille au salon.

« Non, merci, » répondit Breden, qui était très fatiguée. Ignorant tout de leurs coutumes, elle ne savait pas que ces gens avaient l'habitude de rester debout pour dormir ou se reposer. Sa réponse semba satisfaire la mère de Tètamba, qui pensait que son « non » voulait dire « oui. »

« Nous n'allons pas vous obliger à vous étendre, » dit elle gentiment, « vous pouvez rester debout jusqu'au dîner, qui sera servi dans très longtemps. » Puis elle s'excusa et sortit par la fenêtre à reculons, d'ailleurs, Breden avaient remarqué qu'ils faisaient tous cela sans jamais utiliser les portes.

« Çà alors ! » se dit la Duchesse, quand elle se retrouva seule, « je n'arriverai jamais à comprendre ce peuple étrange. Je vais quand même m'asseoir, s'il faut vraiment attendre longtemps avant le dîner, je vais probablement mourir de faim entre deux. »

Cependant, elle n'eut pas l'occasion de se reposer plus de quelques minutes, la dame revint rapidement et lui fit signe du pied par la fenêtre en s'écriant : « allez vous en ! Le dîner est servi. »

« M'en aller ? » dit la Duchesse, dépitée, « où vais je donc aller ? »

« Eh bien, avec moi, bien sûr. » Répondit maladroitement la mère de Tètamba, elle clignait du nez de perplexité, ne sachant pas trop comment parler avec cette étrange visiteuse. Pour elle, Breden savait qu'au Pays Renversé, quand on dit « allez vous en » cela veut dire « venez. »

Malgré son hésitation, elle suivit son hôtesse, et quand ils furent entrés dans la salle à manger, la Duchesse fut saisie de stupeur en voyant la famille se tenant la tête bas sur des chaises et utiliser leurs couteaux et leurs fourchettes avec leurs orteils.

Elle fut en plus horrifiée quand ils se mirent à manger car, contrairement à l'usage, ces gens là mettaient la nourriture dans leurs oreilles. Ils faisaient çà si naturellement qu'elle n'eut pas envie de protester, se disant qu'ils avaient sans doute l'habitude de manger ainsi.

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Quant à elle, elle s'assit sur la chaise à la manière classique, et elle commença à manger en utilisant le couteau et la fourchette avec ses mains, celà amusa les habitants du Pays Renversé au point que les larmes leur en coulaient.

À ce moment, le plus jeune garçon de la famille éclata de rire, la mère se précipita vers lui aussi vite que pouvaient la porter ses mains, pour voir ce qui se passait. Le garçon avait seulement mis sa ain dans sa poche et n'arrivait plus à la retirer. Sa mère parvint à le libérer, alors l'enfant cessa de rire et se mit à pleurer aussi gaiement que les autres.

Devant tout ceci, Breden était vraiment perplexe, mais elle mangea de bon cœur malgré tout, et après l'avoir suppliée en vain de se tenir sur la tête comme eux, la famille finit par la laisser tranquille, tous étaient étonnés par son adresse à utiliser ses mains.

Après le dîner, la sœur de Tètamba se mit à jouer du piano avec ses orteils, tandis que les autres commençaient à danser, tournoyant sur leurs pouces de manière grâcieuse, et à leurs larmes, on voyait qu'ils prenaient grand plaisir.

Quand la danse fut terminée, un chaton entra dans la pièce en courant sur ses oreilles et la pointe de sa queue, Breden trouva ce spectacle si drôle qu'elle éclata de rire. Mais cela inquiéta ses aimables hôtes au plus haut point, ils étaient sur le point d'appeler un docteur, alors elle réprima son rire et demanda gravement par où elle pouvait retourner dans la Vallée de Mo.

« La seule façon de redescendre là bas, » répondit Tètamba, « c'est par la Rivière de Frenette, mais çà doit être très dangereux, aucun d'entre nous n''a jamais essayé. »

« Peu importe, » dit la Duchesse, « j'affronterai volontiers n'importe quel danger, sinon, je serai obligée de passer toute ma vie ici bas, parmi des gens qui ont une façon de vivre parfaitement contraire à la mienne. Si vous aviez la gentillesse de me conduire à la rivière, je gagnerai du temps dans mes efforts pour retourner chez moi. »

Ils acceptèrent de bonne grâce et, marchant à reculons à ses côtés, et ils la conduisirent à l'endroit où la rivière montait. C'est cc qui frappa Breden, elle se rappelait pourtant être descendue avec la Rivière en tombant dans le Grand Trou, comment pouvait alors monter à cet endroit ? Mais comme tout était inversé dans cet étrange pays, c'était une vaine question.

La jeune fille retrouva sa barque, qui s'était échouée sur la rive, et après l'avoir remise à flot, elle se retourna pour dire au revoir aux invraisemblables habitants du Pays Renversé.

« Je suis content que partiez, » dit Tètamba sans parler, « car je vous aime bien, mais vous êtes vraiment une étrange créature, et vous savez sans doute ce qu'il y a de mieux pour vous. Voici des rames pour votre barque, je vois que vous n'en avez pas, et vous en aurez besoin pour redescendre dans votre pays. »

Breden accepta les rames avec une grande joie et les mit en place dans la barque. Puis elle monta à bord et s'engagea sur la rivière, les habitants du Pays Renversé lui envoyèrent des baisers de leurs oreilles gauche et agitèrent les pieds pour lui dire au revoir.

Presque aussitôt, elle se retrouva dans un tourbillon d'écume et fonçait à une vitesse tellement vertigineuse sur le courant de frenette, qu'elle ne pouvait ni voir ni entendre quoique ce fut. Haletant péniblement pour respirer, la jeune fille s'agrippa aux bords de la barque, et au bout de quelques minutes, tout fut terminé, et la barque remonta d'un seul coup dans la Vallée de Mo, juste au bord du Grand Trou.

Breden se saisit aussitôt des rames et rama de toutes ses forces pour ne pas y tomber encore une fois, et dès qu'elle eut remonté les rapides, elle navigua tranquillement jusque chez elle.

Bien entendu, la Duchesse était heureuse de se retrouver avec des gens qui se comportaient comme elle de manière naturelle, au lieu de cette façon ridicule qu'avaient ses amis, les Renversiens.

Elle prit garde, désormais, quand elle se promenait en barque sur la rivière, de se tenir éloignée du Grand Trou, car elle savait qu'une nouvelle visite à Tètamba et les siens lui taperait sur les nerfs.

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