Yew, l'Île Enchantée - 14

Le Ki et le Ki-Ki

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Du haut des collines, les voyageurs aperçurent les merveilleuses cités de Twi. Deux murailles les entouraient, avec deux portiques exactement pareils. À l'intérieur se trouvaient de nombreuses maisons toutes construites par paires, des plus modestes huttes aux plus luxueux palais. Chaque rue était double, les trottoirs disposés parallèlement. Il y avait deux réverbères à chaque coin de rue, la faible luminosité du crépuscule persistant les rendait nécessaires. Les arbres  poussaient invariablement par paires, si une branche était cassée sur l'un, on était sûr qu'elle était pareillement cassée sur l'autre, et les feuilles tombaient exactement au même moment.

Merveille et Nerle en apprirent plus une fois qu'ils eurent pénétré dans les citées, mais du haut des collines, une vue générale leur fit comprendre que ce double plan de la réalité se manifestait partout et de toutes les façons dans cet étrange pays.

Il suivirent les chemins jusqu'aux portiques des murailles, où deux paires de soldats se ruèrent à leur rencontre et saisirent leurs chevaux par les brides. Ces soldats avaient l'air de deux paires de jumeaux, ou tout au moins de membres de la même famille, et les deux individus de chaque paire se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Si le nez de l'un était rouge, celui de l'autre l'était pareillement, et les soldats qui tenaient les brides du cheval de Nerle avaient tous les deux un l'œil gauche au beurre noir.

Ces soldats, alors qu'ils regardaient Nerle et le Prince, semblaient aussi surpris que leurs prisonniers, mais ils étaient certainement plus effrayés qu'eux. Ils étaient vêtus d'uniformes jaune vif avec des boutons verts, les manteaux des soldats qui avaient arrêté le Prince avaient tous deux la manche gauche déchirée, et des pièces de la même forme étaient cousues sur les fonds de leurs pantalons.

« Comment osez vous, vils coquins ? » les réprimanda le Prince.

Les soldats qui tenaient son cheval se retournèrent tous les deux vers ceux qui tenaient celui de Nerle, qui à leur tour se tournèrent vers un double capitaine qui sortit de deux portes dans le mur et s'avança vers eux..

« On n'a jamais vu une chose pareille ! » dirent les deux capitaines, leurs yeux effarés fixant les prisonniers,  « nous devons les amener au Ki et au Ki-Ki. »

« Pourquoi ? » demanda le Prince Merveille.

« Parce que » répondirent les officiers, « ils sont nos dirigeants, par la grâce du Grand Ki, et tous les faits inhabituels doivent être rapportés à leur attention. C'est notre loi, la loi du Royaume de Twi. »

« Très bien, » répondit calmement Merveille, « vous pouvez nous emmener où vous voulez, mais si vous tentez de nous faire le moindre mal, vous le regretterez. »

« Le Ki et le Ki-Ki en décideront. » rétorquèrent les capitaines, leurs deux voix graves résonnant simultanément.

Alors les deux paires de soldats conduisirent les chevaux dans les doubles rues, les capitaines en tête, sabres au clair, et une foule d'hommes jumeaux et de femmes jumelles surgirent des doubles portes des doubles maisons pour assister à cet étrange spectacle ; des hommes et des chevaux qui n'étaient pas en doubles.

Ils arrivèrent bientôt à un double palais avec des doubles tourelles s'élevant haut dans le ciel, et les prisonniers mirent pied à terre devant les doubles portes. Merveille fut escorté  par une porte et Nerle par l'autre, et ils se virent l'un l'autre traverser un double couloir menant à une chambre à double entrée.

Une fois qu'ils les eurent franchies, ils se retrouvèrent dans une grande salle avec deux grands dômes en vitraux et les murs ornés de tableaux en doubles, chaque paire montrant exactement la même scène. Ce qui était en soi logique, dans un pays comme celui ci où deux personnes regarderont toujours la même image au même moment et l'admireront de la même manière avec les mêmes sentiments.

Sous l'un des dômes se trouvait un double trône, sur lequel se tenaient le Ki de Twi ; une paire d'hommes chauves avec une barbe grise, ils étaient maigres et leurs dos étaient voûtés. Ils avaient de petits yeux, noirs et brillants, de longs nez crochus, de grandes oreilles pointues, et ils fumaient deux pipes formants exactement les mêmes volutes. 

 

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Sous l'autre dôme se tenaient le Ki-Ki de Twi, également sur un double trône, similaire à celui du Ki. Le Ki-Ki était composé de deux jeunes hommes avec de longs cheveux blonds coiffés en frange sur le front, leurs yeux bleus leur donnaient un regard doux, et leurs joues lisses étaient roses. Les Ki-Ki jouaient d'une paire d'instruments ressemblant à des mandolines, et de toute évidence, ils tâchaient d'apprendre un nouveau morceau, quand l'un des Ki-Ki faisait une fausse note, l'autre faisait la même au même instant, et la même expression d'agacement apparaissait sur les deux visage en même temps.

Quand ils eurent fait entrer les prisonniers, les paires de capitaines et de soldats s'inclinèrent devant les deux paires de dirigeants, et les Ki, aussi surpris l'un que l'autre, s'exclamèrent tout deux :

« Grand Kika-koo ! Qu'avons nous là ? »  

« Les plus étranges prisonniers que l'on puisse imaginer, vos Grandeurs, » répondirent les capitaines, « nous les avons trouvés aux portes de vos cités et vous les avons amenés aussitôt. Comme vos Grandeurs pourront le constater, chacun d'eux est unique, et n'est que la moitié de ce qu'il devrait être. »  

« Pas possible ! » s'écrièrent bruyamment les deux Ki, ils se frappèrent la cuisse droite de leurs mains droite au même moment et ajoutèrent : « c'est invraisemblable ! Invraisemblable ! »  

« Je ne vois ce qu'il y a d'invraisemblable là dedans, » répliqua calmement le Prince Merveille, « c'est vous, qui êtes invraisemblables, en étant doubles au lieu d'être uniques. »  

« Peut être, peut être ! » dirent pensivement les deux vieillards, « nous trouvons invraisemblable tout ce que nous ne connaissons pas. N'est ce pas, Ki-Ki ? » ajoutèrent-t-ils en se tournant vers les autres dirigeants.

Les Ki-Ki hochèrent leurs têtes blondes avec flegme sans cesser de jouer, les Ki se tournèrent à nouveau vers les prisonniers et demandèrent :

« Comment êtes vous arrivés ici ? »  

« Nous avons fait un trou dans la haie. »  répondit le Prince Merveille.

« Un trou dans la haie ? Grand Kika-Koo ! » s'écrièrent les Ki à barbes grises,  « il y a quelque chose de l'autre côté de la haie ? »  

« Dame, bien entendu ! Il y a le reste du monde. » répondit le Prince en riant.  

L'air troublé, les vieillards fixaient leurs prisonniers de leur petits yeux noirs.

« Nous pensions que rien n'existait au delà de la haie qui entoure Twi, » dirent ils, « mais votre présence prouve que nous avions tort, n'est ce pas, Ki-Ki ? »  

Ils s'étaient à nouveau tournés vers la paire de musiciens, qui continuaient à jouer en acquiesçant toujours avec le même flegme.

« Maintenant que vous êtes là, » dirent les Ki jumeaux, en lissant nerveusement leurs barbes grises de leurs mains gauche,  « ils semble évident que vous n'êtes pas d'ici, vous devez donc retourner d'où vous êtes venus à travers la haie et rester de l'autre côté, n'est ce pas, Ki-Ki ? »  

Tout en continuant de jouer, les Ki-Ki prononcèrent les premiers mots qu'entendirent les prisonniers de leur part.

« Ils doivent mourir. » dirent ils d'une voix douce et agréable.  

« Mourir ? » s'exclamèrent en écho les Ki jumeaux,  « mourir ? Grand Kika-koo ! Et pourquoi donc ? »  

« Parce que s'il y a un monde de l'autre côté de la haie, ils parleront du Pays de Twi en retournant auprès des leurs, et d'autres comme eux risquent de franchir la haie par curiosité, et venir nous déranger. Nous ne pouvons être dérangés, nous avons à faire.  »  

Une fois qu'ils eurent dit ces mots, les deux Ki-Ki entamèrent un nouveau morceau, comme si l'affaire était close.

« Êtes vous fous ? » répliquèrent furieusement les vieux Ki,  « vous devenez chaque jour un peu plus sanguinaires, vous, nos gentils Ki-Ki si pleins de douceur ! Mais nous sommes le Ki, et nous déclarons que les prisonniers ne mourront pas ! »  

« Nous déclarons qu'ils mourront ! » répondirent les juvéniles Ki-Ki, en appuyant leurs propos d'un même mouvement de tête,  « vous êtes peut être le Ki, mais nous sommes le Ki-Ki et vos supérieurs. »  

« Pas dans ce genre de cas, » répondirent les vieillards,  « quand il s'agit de vie et de mort, nos pouvoirs sont égaux. »  

« Et si nous ne sommes pas d'accord ? » demandèrent les musiciens de leurs voix douces.  

« Grand Kika-koo ! Si nous ne sommes pas d'accord, le Grand Ki devra en juger entre nous ! » rugirent les deux Ki, excédés.  

« Qu'il en soit ainsi, » répondirent les Ki-Ki,  « les étrangers mourront. »  

« Ils ne mourront pas ! » tempêtèrent les vieillards en gesticulants vers eux, leurs deux paires d'yeux noirs étincelants de colère.  

« Nous ne sommes donc pas d'accord, ils faut les amener au Grand Ki. » rétorquèrent les blonds musiciens tout en entamant un nouveau morceau.  

Les deux Ki se levèrent de leurs trônes, puis ils firent deux pas à droite et trois pas à gauche avant de se rasseoir.

« Très bien ! » dirent ils à leurs capitaines, qui avaient assisté avec indifférence à cette querelle entre leurs dirigeants,  « mettez ces moitiés de prisonniers en sûreté jusqu'à demain matin, alors les Ki-Ki et nous les amèneront auprès du puissant Grand Ki. »  

À cet ordre, les capitaines jumeaux s'inclinèrent à nouveau devant leurs deux paires de dirigeants, puis ils conduisirent Merveille et Nerle dehors. Ils les escortèrent le long des rues jusqu'aux maisons jumelles des capitaines, et là, les officiers s'arrêtèrent pour se gratter la tête avec perplexité.

« Comme il n'y a que la moitié de chacun de vous, » dirent ils,  « nous ne savons pas comment vous enfermer dans des doubles pièces. »  

« Oh, nous préférons que vous nous mettiez dans la même pièce. » dit le Prince Merveille.  

« Très bien, » répondirent les capitaines, « de toute façon, nous n'avons d'autre choix que de transgresser nos coutumes, vous serez donc logés selon vos désirs. »  

Nerle et le Prince furent installés dans une grande pièce confortable de l'une des maisons jumelles, des soldats jumeaux refermèrent les doubles portes sur eux et ils restèrent seuls avec leurs pensées.

 

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