Yew, l'Île Enchantée - 4

Prince Merveille

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On imagine facilement l'étonnement des trois jeunes filles en entendant cette étrange requête. Déconcertées, elles regardaient la fée agenouillée, incapables de rétorquer un seul mot. Alors Seseley se mit à parler d'une voix triste, car cela la chagrinait de décevoir la jolie créature :

« Nous ne sommes que des enfants mortels, et ne possédons aucun pouvoir d'enchantement. »

« Oui, cela est vrai en ce qui vous concerne personnellement, » répondit elle d'un ton vif, « mais les mortels peuvent facilement transformer les fées en tout ce qu'ils veulent. »

« Si c'est vrai, pourquoi n'en avons nous jamais entendu parler avant ? » demanda Seseley.

« Parce que les fées se contentent de ce qu'elles ont, c'est la règle, et elles ne souhaitent apparaître sous aucune forme autre que la leur. De plus, sachant que de méchants mortels malintentionnés peuvent les transformer à leur gré, les fées prennent de grandes précautions pour demeurer invisibles et ne pas interférer avec eux. Et vous mêmes, » demanda-t-elle abruptement, « aviez vous déjà vu des fées auparavant ? »

Yew6bis

« Jamais. » répondit Seseley.

« Tout comme vous ne m'auriez jamais vue aujourd'hui, si je n'avais su que vous étiez gentilles et aviez le cœur pur, et si je ne m'étais résolue à vous demander d'exercer votre pouvoir sur moi. »

« Moi, » eut l'audace de remarquer Helda, « je trouve que vous êtes folle de souhaiter devenir autre chose que ce que vous êtes. »

« Parce qu'actuellement, vous êtes magnifique. » ajouta Berna, pleine d'admiration.

« Magnifique ! » rétorqua la fée en fronçant les sourcils, « à quoi sert d'être magnifique si l'on doit tout le temps rester cachée ? »

« Pas à grand chose, c'est vrai. » acquiesça Berna en lissant une de ses mèches brunes.

« Quant à être folle, » continua la fée, « j'ai bien le droit de commettre une folie si j'en ai envie. Pendant des siècles, je n'en ai jamais eu l'occasion. »

« Ma pauvre ! » murmura Helda.

Seseley, qui avait écouté la conversation en silence, prit la parole pour l'interroger :

« Que souhaitez vous devenir ? »

« Une mortelle ! » s'exclama la fée.

« Une mortelle, une fille comme nous ? » demanda la fille du baron.

« Pourquoi pas ? » fit la fée, d'un air indécis.

« Alors attendez vous à subir de multiples privations, » dit doucement Seseley, « car vous n'auriez pas de frère ni de mère pour vous soutenir, ni de maison où vivre. »

« Et si vous louez vos services à un baron, vous serez obligée de laver la vaisselle toute la journée, recoudre les vêtements où nourrir le bétail. » dit Berna.

« Mais je voyagerais à travers toute l'île, » dit la fée, sur un ton optimiste, « c'est cela que je rêve de faire, je n'ai pas envie de travailler. »

« Les filles ne sont pas autorisées à voyager seules, » fit remarquer Siseley après un moment de réflexion, « du moins, c'est ce que j'ai toujours entendu. »

« C'est vrai, » dit amèrement la fée, « vos hommes passent leur temps à se pavaner et à vivre toutes sortes d'aventures, tandis que vos femmes sont de pauvres créatures faibles et vulnérables, je m'en rappelle.  »*

Personne ne la contredit. Les trois filles restèrent assises un moment en silence, quand Seseley demanda :

« Pourquoi voulez-vous devenir mortelle ? » 

« Pour vivre des expériences intéressantes, » répondit la fée, « j'en ai assez de cette monotone existence de fée année après année. Bien sûr, je ne souhaite pas devenir mortelle définitivement, car cela aussi deviendrait monotone. Je souhaite plutôt vivre comme les autres habitants de la terre durant une courte période, cela m'amuserait beaucoup. »

« Si vous voulez du changement, vous devriez devenir un garçon, » dit Helda en riant, « la vie d'un garçon est passionnante. »

« Alors transformez moi en garçon ! » s'écria la fée.**

« Un garçon ! » s'écrièrent elles en même temps, consternées. Et Seseley ajouta :

« Pourquoi ? Vous êtes, une fée et une FILLE, non ? »

« Oui, il semble bien, » répondit la jolie créature en souriant, « mais puisque vous allez me changer de toute façon, je peux aussi bien devenir un garçon qu'une fille. »

« Tout à fait ! » déclara Helda en frappant des mains, « en garçon, vous pourrez faire ce que vous voudrez. »

« Mais, est ce que çà serait bien ? » demanda Seseley, hésitante.

« Pourquoi pas ? » répliqua la fée, « je ne vois rien de mal à être un garçon. Transformez moi en jeune grand et bien bâti, avec de longs cheveux bruns et des yeux noirs. Ainsi, je serai aussi différente que possible avec ma vraie personnalité, et l'aventure n'en sera que plus intéressante. Oui, l'idée d'être un garçon me plait décidément beaucoup. »

« Mais je ne sais pas comment vous transformer, il faudrait qu'on me montre ce qu'il faut faire. » protesta Seseley, de plus en plus effrayée par la tâche qu'on lui assignait.

« Oh, ce sera assez facile, » répondit la petite immortelle, « avez vous une baguette ? »

« Non. »

« Alors je vous prêterai la mienne, car je n'en aurai pas besoin. Vous devez l'agiter trois fois au dessus de ma tête et dire : par mon pouvoir de mortelle, je te transforme en garçon pour une période d'un an. » 

« Un an ! N'est ce pas trop long ? » 

« C'est très court pour une fée qui a vécu des milliers d'années. »

« C'est vrai. » répondit la fille du baron.

« D'abord, je vais faire quelques transformations, » dit la fée en se relevant, « vous pourrez regarder comment je fais. »

Elle brossa la mousse de sa robe de gaze et continua :

« Si je dois devenir un garçon, il me faut un cheval. Une belle monture agile et prestigieuse. »

Elle resta immobile un moment, comme si elle écoutait, puis elle poussa un sifflement léger mais aigu.

Les trois jeunes filles, pleines de curiosité, l'observaient attentivement.

Un bruit de sabots se fit entendre dans les sous-bois, et un cerf magnifique sortit de la forêt et s'avança sans crainte vers la fée. Elle agita au dessus de sa tête en déclamant :

« Par tout mon pouvoir de fée, je t'ordonne de devenir un cheval de guerre pour une période d'un an. »

Aussitôt, le cerf disparut, et à sa place se tenait un élégant étalon, blanc comme du lait avec une crinière et une queue flottantes. Sur son dos, il y avait une selle étincelantes de diamants incrustés dans le cuir artistement ouvragé.

Les jeunes filles poussèrent des cris de surprise et d'admiration, puis la fée leur dit :

« Voyez vous, ces transformations ne sont pas difficiles du tout. Maintenant, il me faut une épée. » 

Elle cueillit une branchette à un arbre tout proche et la jeta à ses pieds sur le sol. À nouveau, elle agita sa baguette, et la branchette se transforma en épée étincelante, richement décorée, les pectatrices silencieuses eurent l'impression qu'elle frétillait dans son fourreau, comme si son cœur de fer palpitait à la perspective de batailles futures.

« Maintenant, il me faut un bouclier et une armure, » dit la fée d'un ton joyeux, « ceci fera un bouclier, » elle arracha un morceau d'écorce qui se détachait d'un arbre, « mais pour l'armure, il me faut quelque chose de mieux, avez vous un voile ? »

La question s'adressait à Seseley, la fille du baron retira son voile de velours blanc de ses épaules et le tendit à la fée.

Un moment après, il était transformé en armure flamboyante qui semblait faite d'argent incrusté d'or, tandis que le morceau d'écorce se transformait en même temps en magnifique bouclier, avec le portrait de trois jeunes filles gravé dessus.

Seseley s'y reconnut avec ses trois camarades, et remarqua qu'elles étaient représentées assises à la lisière de la forêt avec les grands arbres bien distincts en arrière plan.

« Je serai votre champion, » dit la fée en riant gaiement, « et peut être pourrai-je vous rembourser la perte de votre voile. »

« Le voile importe peu, » répondit l'enfant, fascinée par ces incroyables transformations, « mais une délicate petite jeune fille comme vous ne peut pas monter ce cheval et porter ces lourdes armes. »

« Je ne serais plus une fille, » dit la petite créature, « tenez, prenez ma baguette, et transformez moi en jeune noble ! »

À nouveau, la jolie fée s'agenouilla devant Seseley, on distinguait ses membres délicats et potelés, teintés de rose et de blanc à travers le tissu de sa robe.

La fille du baron sentit monter le courage en elle comme une soudaine inspiration, elle ne voulait surtout pas décevoir la téméraire immortelle. Alors elle se leva, prit la baguette magique dans sa main et l'agita trois fois au dessus de la tête de la fée.

« Par mes pouvoirs de mortelle, » dit elle, s'émerveillant elle-même de prononcer de telles paroles, « je t'ordonne de devenir un séduisant jeune homme, beau, fort et courageux ! Et ainsi resteras-tu pendant toute une année.  »

À peine eut elle fini de parler que la fée avait disparu, et à sa place, se trouvait un jeune homme à la taille élancée, qui riait en la regardant de ses yeux noirs, et qui lui prit la main pour l'embrasser avec gratitude.

« Je vous remercie, belle demoiselle, » dit il d'une voix agréable, « de m'accorder une place dans le monde des mortels. Je vais, dès maintenant, chevaucher vers l'aventure, mais ma bonne épée est toujours à votre service. »

Sur ces mots, il se releva grâcieusement, revêtit la superbe armure et fixa l'épée à sa ceinture.

Seseley poussa un long et profond soupir d'admiration devant ses propres pouvoirs, puis elle se tourna vers Berna et Helda et demanda :

« Avez vous vu comme moi ? Cette petite fée s'est bien transformée en ce jeune homme ? »

« J'en ai bien l'impression. » répondit Helda, nullement intimidée par les merveilles dont elle était témoin, se tourna vers le jeune chevalier qu'elle regarda avec hardiesse.

« Vous souvenez d'avoir été une fée, il y a encore un instant ? »

« Oui, en effet, » dit il en souriant, « je suis encore une véritable fée en ce moment, mais avec une forme différente. Mais personne ne doit le savoir excepté vous, jusqu'à ce que l'année soit écoulée et que j'ai retrouvé ma véritable apparence. Promettez vous de garder mon secret ? »

« Oui ! » s'exclamèrent elles en chœur. Elles étaient ravies, comme le seraient tous les enfants, d'avoir un tel secret à garder dont on ne peut parler qu'à ceux qui le partagent.

« Je dois encore vous demander une faveur, » continua le jeune homme, « c'est que vous me donniez un nom, car dans cette île, il me semble que d'une façon ou d'une autre, tous les hommes portent des noms pour ne pas se confondre entre eux. »

« C'est vrai, » dit pensivement Seseley, « comment vous appelait on quand vous étiez une fée ? »

« Celà n'a absolument aucune importance, » s'empressa-t-il de répondre, « il me faut un nom entièrement nouveau. »

« Si nous l'appellions le Chevalier d'Argent ? » suggéra Berna, en admirant la reluisante armure.

« Non ! Ce n'est pas un nom, çà ! » protesta Helda, « on ferait mieux de l'appeler Baron Brasfort. »

« Çà ne me plait pas non plus, » dit Lady Seseley, « car nous ignorons si son bras est fort ou non. Mais il a été transformé sous nos yeux, avons nous déjà vu quelque chose de plus fantastique ? Je crois que, pour lui, Prince Merveille serait le nom le plus adapté. »

« Parfait ! » s'écria le jeune homme, en ramassant son bouclier artistement ouvragé, « ce nom aller de correspondre parfaitement à ce que je suis. Ainsi, pendant un an, on me connaîtra sous le nom  de Prince Merveille partout sur cette île. »

*N'oublions pas que la belle-mère de Baum était une Suffragette renommée. Était il favorable à la cause féministe ? Difficile à dire, en tous les cas, le sujet est assez présent dans ses œuvres quand il est question de la condition féminine comme ici. Voir l'article de la section Baum et son temps : Jinjur et les Suffragettes.

**L'ambiguïté sexuelle est aussi un thème récurrent dans l'œuvre de Baum, voir le Merveilleux Pays d'Oz paru l'année suivante, en 1904, où la Princesse Ozma est transformée en petit garçon dans son enfance et redevient petite fille à la fin de l'histoire.

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