Zixi, la Reine d'Ix - 2

Le Livre de Lois

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Cette même nuit, la plus grande confusion régnait entre les cinq haut-conseillers du Royaume de Noland. Le vieux Roi était mort sans personne pour lui succéder. Il avait survécu à tous ses proches, et comme la couronne était restée dans la même famille pendant des générations, ils étaient déroutés à l'idée de trouver un successeur.

Ces cinq haut-conseillers étaient des hommes très importants, on disait qu'ils dirigeaient le royaume tandis que le Roi les dirigeait, ce qui facilitait les choses pour le Roi mais pas pour le peuple. Le Conseiller en Chef s'appelait Tullydub, il était vieux, très vaniteux et avait le plus grand respect pour les lois du pays. Celui qui venait après lui dans la hiérarchie s'appelait Tollydob, Seigneur Grand Général de l'armée du Roi. Le troisième s'appelait Tillydib, Seigneur Trésorier en Chef, le quatrième s'appelait Tallydab, Seigneur Grand Intendant. Quant au cinquième et dernier des Haut-Conseillers, il s'appelait Tellydeb, Seigneur Exécuteur des Hautes Œuvres, autrement dit, bourreau.

Quand le Roi était tombé malade, tous les cinq avaient pris garde de le cacher au peuple, de peur d'être harcelés d'un tas de questions stupides. Ils siégeaient alors dans une salle attenante à la chambre du souverain dans le palais royal de Nole (la capitale du Noland) et empêchaient quiconque d'y entrer à l'exception du médecin de la cour, qui était à moitié aveugle et complètement muet, ce qui l'empêchait d'aller raconter ce qui se passait dehors, même s'il l'avait voulu. Ainsi, tandis que les haut-conseillers siégeaient et attendaient que le Roi guérisse ou meurt, à sa convenance, Jikki les servait et leur apportait leurs repas.

Jikki était le serviteur personnel du Roi, il était aussi vieux que les cinq Haut-Conseillers, mais autant ils étaient gras, autant il était mince et élancé, et autant étaient ils dignes et posés, autant il était nerveux et volubile.

 

 

« Mille pardons, maîtres, » répétait il toutes les cinq minutes, « pensez vous que sa Majesté va guérir ? » alors, avant même que les haut-conseillers eussent eu le temps de répondre, qu'il continuait : « mille pardons, pensez vous que sa Majesté va mourir ? » l'instant d'après il demandait : « mille pardons, sa Majesté va-t-elle mieux ou plus mal ? »   

À la fin, les Haut-Conseillers étaient tellement exaspérés que plusieurs fois, ils voulurent lui lancer des objets à la tête, mais avant même d'en avoir le temps, le vieux serviteur s'était éloigné et avait quitté la pièce. .

Tellydeb, le Seigneur Exécuteur des Hautes Œuvres, disait parfois en soupirant : « j'aimerais tant que la loi m'autorise à couper la tête de Jikki. » Mais Tullydub, le Conseiller en Chef, lui répondait tristement : « il n'y a d'autre loi que celle du Roi, et il tient absolument à ce qu'on laisse Jikki en vie. » 

Jusque là, ils étaient parvenus à le supporter, avec bien du mal, cependant. Mais quand le Roi rendit son dernier souffle, le vieux serviteur devint plus agité et agaçant que jamais.

 

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Dès qu'il apprit la mort du Roi, il se rua vers la porte du clocher, mais il trébucha sur le pied de Tollydob et s'effondra sur le sol en marbre, le choc fut si violent que ses os s'entrechoquèrent. Encore étourdi par la chute, il parvint néanmoins à se relever.

« Où cours tu ainsi, toi ? » lui demanda Tollydob.

« Sonner la cloche pour annoncer la mort du Roi. » répondit Jikki.

« Attends qu'on te donne la permission d'y aller. » ordonna le Seigneur Grand Général.

« Mais il faut sonner la cloche ! » dit Jikki. 

« Silence ! » s'écria le seigneur Chef Comptable, « nous savons très bien ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. »

Mais ce n'était pas la stricte vérité ; en fait, les cinq haut-conseillers n'avaient aucune idée de ce qu'il fallait faire dans ce genre de circonstances.

S'ils annonçaient la mort du Roi et tardaient à désigner un successeur, le peuple allait perdre confiance en eux et se livrer à des querelles et des bagarres pour savoir qui devait monter sur le trône, et cela ne devait surtout pas arriver.

Non, de toute évidence, un nouveau roi devait être choisi avant d'annoncer la mort de l'ancien.

Mais qui choisir ? Là était la question.

Tandis qu'ils débattaient sur ce sujet, le toujours hyper-actif Jikki ne cessait de se ruer vers eux en leur demandant :

« Dois je sonner la cloche ? » 

« Non ! » s'écriaient ils en chœur, alors Jikki s'en allait et revenait à la charge peu après.

Il siégèrent et débattirent ensemble tout le long de la nuit pour trouver une solution au problème, mais arrivés au matin, il n'étaient guère plus avancés.

À l'aube, Jikki passa sa tête par la porte et commença à dire :

« Dois je ... » 

« Non ! » s'écrièrent ils d'une seule voix.

« Très bien, » répondit Jikki, « je voulais seulement savoir si vous vouliez que je vous erve le petit-déjeuner. » 

« Oui ! » s'écrièrent ils, toujours d'une seule voix.

« Et dois je sonner la cloche ? » 

 

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« Non ! » s'exclamèrent ils, et le Seigneur Grand Intendant lui lança un encrier qui heurta la porte quelques secondes après le départ de Jikki.

Tandis qu'ils prenaient leur petit-déjeuner, ils discutèrent encore du problème de la succession du Roi, quand le Conseiller en chef faillit s'étrangler en poussant une exclamation.

« Le livre ! » dit il en haletant et en regardant ses confrères conseillers d'un drôle d'air. 

« Quel livre ? » demanda le Seigneur Grand Général. 

« Le Livre de Lois. » répondit le Conseiller en Chef.

« J'ignorais qu'il existait quelque chose de tel, » remarqua le Seigneur Exécuteur d'un air perplexe, « j'ai toujours pensé que la loi c'était la volonté du Roi. » 

« C'est le cas ! Enfin, çà l'était quand nous avions un roi, » répondit Tullydub avec excitation, « mais ce Livre de Lois a été écrit il y a bien des années, pour les cas où le Roi serait absent, ou malade, ou endormi. » 

Il y eut un moment de silence.

« L'avez vous déjà lu ? » demanda alors Tillydib. 

« Non, mais je vais aller le chercher tout de suite, nous verrons s'il y a une loi qui peut nous aider. »

 

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Ainsi, le Conseiller en Chef apporta le livre ; un énorme volume qui sentait le moisi, dont les pages étaient scellées par un cadenas en argent. puis il fallut trouver la clé, ce qui ne fut pas tâche facile. Mais finalement, on ne sait trop comment, le Livre de Lois se retrouva ouvert sur la table, avec les cinq perruques des gros bonhommes qui se balançaient au dessus.

Ils parcoururent longuement les pages, lisant attentivement chaque paragraphe, enfin, vers le milieu de l'après midi, Tullydub plaça son large pouce sur un alinéa en s'écriant :

« J'ai trouvé ! J'ai trouvé ! »  

« Quoi donc ? Lis le nous ! » lui dirent les autres. 

 

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Juste à ce moment là, Jikki surgit dans la pièce en demandant :

« Dois je sonner la cloche ? »

« Non ! » s'écrièrent ils en le foudroyant du regard, alors Jikki sortit avec un air triste.

Tullydub ajusta ses lunettes, se pencha sur le Livre et se mit à lire :

« Dans le cas où le Roi meurt sans laisser de successeur, le Conseiller en Chef du Royaume se rendra au lever du jour à la porte orientale de la Cité de Nole. Dès que les gardes l'auront ouverte, il se mettra à compter les personnes qui la franchiront, et la quarante septième personne qui entrera, fut ce un homme, une femme, un enfant, riche ou pauvre, noble ou roturier, elle sera immédiatement proclamée roi ou reine selon le cas, et règnera sur le Royaume de Noland aussi longtemps qu'elle vivra. Et quiconque refuse d'obéir au moindre désir du nouveau dirigeant sera mis à mort. Telle est la Loi. »

Les cinq Haut-Conseillers poussèrent un soupir de soulagemet en répétant :

« Telle est la Loi. »

« C'est quand même une drôle de loi, » remarqua le Seigneur Trésorier en Chef, « j'aimerais bien savoir qui sera la quarante septième personne qui entrera par la porte orientale, demain au lever du jour. »

« Nous verrons bien, » répondit le Seigneur Général en Chef, « mon armée sera prête à intervenir, autant pour accueillir dignement le nouveau souverain de Noland que pour maintenir l'ordre quand la nouvelle sera annoncée. »

« Mille pardons ! » s'exclama Jikki à ce moment à, en passant sa tête par la porte, « dois je sonner la cloche ? »

« Mais non, imbécile ! » rétorqua vivement Tullydub,  « Si on sonne la cloche maintenant, le peuple sera au courant, il doit ignorer que le vieux Roi est mort jusqu'à ce que la quarante septième personne franchisse la porte orientale demain matin ! »

 

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