Contes de Fées Américains - 2

Le chien de verre

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Un magicien vivait au dernier étage d'un bâtiment, il y passait son temps à de savants travaux et de studieuses réflexions. La magie n'avait plus aucun secret pour lui, il possédait tous les livres et toutes les formules des magiciens ayant vécu avant lui, de plus, il avait inventé ses propres formules.

Cet éminent personnage eût été heureux si des gens n'étaient venus le déranger sans cesse pour lui exposer leurs problèmes (dont il se fichait royalement) et lui demander des conseils. Il y avait aussi le marchand de glaces, le laitier, le boulanger, le blanchisseur ou la vendeuse de cacahuètes, il ne s'occupait pas de leurs affaires, pourtant, çà ne les empêchait pas de l'importuner tous les jours à propos de ceci ou de cela et d'essayer de lui vendre leur marchandise.

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Sitôt qu'il se plongeait dans un livre ou bien surveillait le bouillonement d'un chaudron, quelqu'un frappait à sa porte, une fois qu'il avait expédié l'opportun, il avait perdu le fil de ses pensées et ratait ses formules.

À la longue, excédé par toutes ces intrusions, il décida de prendre un chien pour garder les visiteurs indésirables à distance, seulement, il ne savait où en trouver un. Dans la chambre voisine vivait un pauvre souffleur de verre avec qui il avait sympathisé, il alla donc le voir et lui demanda :

"Où puis je trouver un chien ?"

""Quel genre de chien ?" s'enquit le souffleur de verre.

"Un bon chien," dit le magicien, "un chien qui aboiera après les gens pour les éloigner, qui n'a pas besoin de soins ni de nourriture, qui n'a pas de puces, ne fait pas de besoins et qui m'obéira, bref, un bon chien."

"Un tel chien est difficile à trouver." répondit le souflleur de verre, qui était en train de façonner un pot de fleurs en verre bleu contenant un rosier en verre avec des feuilles de verre vertes et des roses aux pétales de roses en verre jaunes.

Le magicien regarda l'objet en réfléchissant, puis il demanda :

"Pourriez vous me faire un chien en verre ?"

"Absolument," déclara le souffleur de verre, "mais il ne pourra pas aboyer après les gens."

"Oh, ce n'est pas un problème, je m'en occuperai," répondit l'autre, "si je ne savais pas faire aboyer un chien de verre, je serais un bien piètre magicien."

"Très bien, si un chien de vous convient, je me ferai un plaisir de vous en faire un, seulement, il faudra me payer pour mon travail."

"Certainement," répondit le magicien, "l'ennui, c'est que je ne possède pas de cette horrible chose que vous appelez l'argent, vous pourrez avoir un de mes articles en retour."

Le souffleur de verre réfléchit un moment.

"Pourrez vous me donner quelque chose contre les rhumatismes ?" demanda-t-il enfin.

"Oh oui, sans problème."

"Alors marché conclu. Je commence votre chien tout de suite. Quelle couleur préférez vous ?"

"Rose, c'est joli," dit le magicien, "et assez inhabituel pour un chien."

"En effet," répondit le souffkeur de verre, "votre chien sera donc rose."

Le magicien retourna à ses travaux et le souffleur de verre se mit à façonner le chien.

Le lendemain, il entra chez le magicien avec l'animal de verre sous le bras et le déposa avec précaution sur la table. Il était d'une belle couleur rose avec une fine couche de verre pilé et il portait un ruban de verre bleu autour du couDans ses yeux, faits de deux billes de verre noires, brillait une lueur d'intelligence, comme dans les yeux de verre portés par les humains.

Le magicien exprima sa satisfaction en louant l'adresse de l'artisan, à qui il tendit un petit flacon.

"Ceci guérira vos rhumatismes." déclara-t-il.

"Mais le flacon est vide !" protesta le souffleur de verre.

"Non," répondit le magicien, "il reste une goutte."

"Une seule goutte va guérir mes rhumatismes ?" demanda le souffleur de verre, incrédule.

"Très certainement, c'est un remède miraculeux. L'unique goutte contenue dans ce flacon peut guérir intantanément toutes sortes de maladies, mais elle est particulièrement efficace contre le rhumatismes. Faites y attention, c'est la seule goutte de ce produit restant au monde et j'en ai oublié la recette."

"Merci." dit le souffleur de verre qui retourna chez lui.

Alors le magicien jeta un sort en marmonnant des mots savants en langage ésotérique sur le chien de verre, aussitôt, l'animal remua la queue, cligna des yeux et se mit à aboyer de la plus effrayante manière, si on oubliait que le bruit venait d'un chien de verre rose.

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C'est stupéfiant, la magie, à moins de la pratiquer soi-même, dans ce cas, l'on ne s'étonne guère. Le magicien était ravi de la réussite de son sort, mais il ne s'en étonnait pas le moins du monde.

Sans perdre de temps, il plaça le chien devant sa porte pour qu'il puisse aboyer contre quiconque viendrait le déranger.

En retournant chez lui, le souffleur de verre décida de ne pas utiliser tout de suite l'unique goutte de remède du magicien.

"Mes rhumatismes vont mieux, aujourd'hui," se dit il, "il est plus sage de réserver ce médicament pour le jour où j'aurai vraiment mal."

Il rangea le flacon dans un placard et se remit à façonner des roses de verre. Soudain, il se demanda si le remède allait se conserver, il alla pour poser la question au magicien, mais le chien de verre l'accueillit avec des aboiements menaçants, il renonça à frapper à la porte et s'empressa de retourner chez lui. Le pauvre homme était saisi d'avoir été ainsi reçu par le chien qu'il avait si soigneuseent façonné.

Le lendemain, en lisant son journal, il apprit que la belle Miss Mydas, la jeune fille la plus riche de la ville, était très malade, au point que les médecins avaient abandonné tout espoir.

Le souffleur de verre, bien que travailleur, était très pauvre et pas très beau, mais il avait de la suite dans les idées, il pensa tout de suite au précieux remède et décida de l'utiliser à quelque chose de plus avantageux que de soigner ses maux.

Il enfila ses plus beaux vêtements, se coiffa les cheveux, peigna ses favoris, se lava les mains, refit le nœud de sa cravate, cira ses chaussures et nettoya sa veste, puis il mit le flacon de remède dans sa poche.

Il ferma sa porte à clefs, descendit les marches, sortit dans la rue et se rendit à la grande résidence où habitait Miss Mydas.

Le majordome ouvrit la porte et lui dit :

"Pas de savon ni de cartes postales, ni de légumes, ni de lotion capillaire, ni de livres, ni de pâtisserie. Ma jeune patronne est mourante et nous avons tout ce qu'il faut pour les funérailles."

.Le souffleur de verre, vexé d'être ainsi pris pour un vulgaire colporteur, commença à répondre dignement :

"Mon ami, sachez que..."

Mais le majordome l'interrompit :

"Pas de pierre tombale non plus, il y a un caveau familial et le monument est déjà construit"

"Vous n'aurez pas besoin de ce caveau si vous me laissez parler" dit le souffleur de verre

"Pas de docteurs non plus, monsieur, ils ont perdu tout espoir en ce qui la conerne, et elle a perdu tout espoir en eux." continua calmement le majordome..

"Je ne suis pas docteur." répondit le souffleur de verre.

"Pas plus que les autres, quel est donc l'objet de votre visite ?"

"Je viens guérir votre jeune patronne avec un remède magique."

"Entrez donc et installez vous dans le hall, je vais parler à la gouvernante." lui dit le majordome d'un ton plus poli.

Puis il alla parler à la gouvernante, qui s'adressa à l'intendant qui consulta le chef cuisinier, ce dernier était occupé à embrasser la femme de chambre qu'il envoya auprès du visiteur. Cela se passe ainsi chez les riches, tout est affaire de protocole, mais quand il s'agit de la mort.

Quand le souffleur de verre lui eut expliqué qu'il avait un remède capable de guérir sa maîtresse, elle répondit :

"Je suis contente que vous soyez venu."

"Mais," ajouta-t-il, si je parviens à la guérir, elle devra m'épouser."

"Je vais lui demander si elle est d'accord." répondit la femme de chambre qui se rendit aussitôt auprès de Miss Mydas pour lui faire part de cette offre.

La jeune femme n'hésita pas un instant.

"J'épouserais n'importe quel vieux croûton plutôt que de mourir !" s'écria-t-elle, "amenez moi cet homme tout de suite !"

Le souffleur de verre versa la goutte magique dans un peu d'eau, le donna à Miss Mydas et dans la minute qui suivit, celle ci se sentit mieux qu'elle ne s'était jamais sentie de toute sa vie.

"Mon dieu !" s'exclama-t-elle soudain, "ce soir je suis invitée à la réception des Fritter. Marie, amenez moi mes affaires que je fasse ma toilette. Et n'oubliez pas d'annuler la couronne funéraires et votre robe de deuil.."

"Mais, Miss Mydas," protesta le souffleur de verre qui était toujours là, "vous aviez promis de m'épouser si je vous guérissais."

"Je sais," répondit la jeune femme, "mais il nous faut du temps pour annoncer l'évènement à la presse et imprimer les invitations. Passez me voir demain et nous en reparlerons."

Elle était loin de voir un mari idéal en la personne du souffleur de verre, çà l'arrangeait d'avoir une excuse pour se débarrasser de lui momentanément. De plus, elle n'avait pas envie de rater la réception des Fritter.

Cela n'empêcha pas notre homme de retourner chez lui le cœur plein de joie, convaincu qu'il allait épouser une femme riche et vivre dans le luxe jusqu'à la fin de ses jours.

La première chose qu'il fit en arrivant chez lui, ce fut de casser son matériel de souffleur de verre et de le jeter par la fenêtre. Puis il s'assit et se mit à réfléchir à la manière dont il dépenserait l'argent de sa femme.

Le lendemain matin, il se rendit auprès de Miss Mydas qui était en train de lire un roman en mangeant de la crème au chocolat, aussi insouciante que si elle n'eut jamais été malade.

"Où avez vous eu ce remède magique qui m'a guérie ?" demanda-t-elle.

"C'est un magicien qui me l'a donné," répondit il, puis, en pensant que çà pourrait l'intéresser, il lui raconta aussi comment il lui avait fabriqué un chien de verre et comment le magicien l'avait rendu capable d'aboyer pour tenir les intrus à distance.

"Merveilleux !" s'écria-t-elle, "j'ai toujours rêvé d'avoir un chien de verre qui aboie."

"Mais il n'y en a qu'un seul au monde," répondit il, "et il appartient au magicien."

"Achetez le moi." ordonna la demoiselle.

"Le magicien n'accorde aucune valeur à l'argent." répondit le souffleur de verre.

"Alors volez le !" rétorqua-t-elle, "je ne pourrai être heureuse tant que je n'aurai un chien de verre qui aboie."

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Cela ennuyait beaucoup le souffleur de verre mais il promit de faire ce qu'il pourrait, car un homme doit toujours faire plaisir à sa femme, et Miss Mydas avait promis de l'épouser d'ici une semaine.

Sur le chemin du retour, il acheta un grand sac et se rendit à la porte du magicien. Quand le chien accourut en aboyant, il s'empressa de l'envelopper dans le sac qu'il referma avec une grosse ficelle et le ramena chez lui.

Le lendemain, il envoya un messager porter le sac à Miss Mydas avec ses compliments. Plus tard, dans l'après-midi, il se rendit chez elle en personne, convaincu qu'il serait bien accueilli et qu'on le congratulerait pour avoir volé ce chien tant désiré.

Mais quand le majordome lui eut ouvert la porte, quelle ne fut pas sa surprise de voir le chien de verre se précipiter sur lui en aboyant furieusement.

"Rappelez le chien !" s'écria-t-il, terrorisé.

"Je ne peux pas," répondit le majordome, "ma jeune patronne a ordonné au chien d'aboyer dès qu'il vous verrait. Vous devriez faire attention, s'il vous mord, vous pourriez attraper le tétanos !"

Le souffleur de verre eut tellement peur qu'il se sauva. Il s'arrêta dans un drugstore et mit son dernier cent dans un téléphone public, afin de parler à Miss Mydas sans se faire mordre par le chien.

"Mademoiselle, donnez moi Pelf 6742, s'il vous plait !" dit il à l'opératrice.

"Allo ! C'est à quel sujet ?" demanda une voix.

"Je voudrais parler à Miss Mydas." répondit le souffleur de verre.

"Je suis Miss Mydas," lui dit la douce voix, "que puis-je pour vous ?"

"Pourquoi m'avoir traîté aussi cruellement en envoyant le chien de verre après moi ?" demanda le pauvre diable.

Franchement," dit la jeune fille, "vous n'êtes pas très beau, vos joues sont pâles et affaissées, vos cheveux sont gras, vous avez des pellicules, des petits yeux rouges, des grosses mains calleuses et les jambes arquées."

"Mais ce n'est pas ma faute si je ne suis pas beau !" protesta le souffleur de verre, "vous aviez promis de m'épouser."

Si vous étiez plus beau, je tiendrais ma promesse," répondit elle, "mais étant donné les circonstances, vous ne me convenez pas comme époux, si vous revenez chez moi, je lâcherai mon chien de verre !"

Puis elle raccrocha le téléhone sans ajouter un mot.

Le malheureux souffleur de verre retourna chez lui, le cœur brisé, et il attacha une corde au montant de son lit pour se pendre.

À ce moment là, quelqu'un frappa à la porte, il alla ouvrir, c'était le magicien.

"J'ai perdu mon chien." lui annonça celui-ci.

"Non, sans blague ?" répondit le souffleur de verre en faisant un nœud coulant à la corde.

"Si, quelqu'un me l'a volé."

"Comme c'est dommage." fit le souffleur de verre, indifférent.

"Il m'en faut un autre."

"Impossible, j'ai jeté tout mon matériel."

"Alors, que vais je faire ?" demanda le magicien.

"Je ne sais pas, essayez d'offrir une récompense."

"Mais je n'ai pas d'argent."

"Offrez donc un de vos remèdes," suggéra le souffleur de verre, tout en passant sa tête dans le nœud coulant.

"La seule récompense que je puisse offrir c'est une poudre de beauté." répondit le magicien.

"Quoi ?" s'exclama l'autre en retirant sa tête du nœud, "vous avez vraiment çà ?"

"En effet, quiconque prendra cette poudre deviendra la plus belle personne du monde."

"Si vous offrez cette poudre en récompense," s'empressa de déclarer le souffleur de verre, je tâcherai de vous retrouver ce chien, car je souhaite plus que tout être beau."

"Seulement, je vous préviens que cette beauté ne sera que superficielle." l'avertit le magicien.

"Pas de problème," répondit joyeusement l'autre, "si je ne suis pas beau intérieurement, que m'importe ?"

"Alors retrouvez mon chien et vous aurez la poudre."

Le souffleur de verre sortit pour faire croire qu'il allait faire des recherches, il revint un moment plus tard et annonça :

"J'ai retrouvé votre chien, il est actuellement à la résidence de Miss Mydas."

Le magicien s'y rendit sans tarder pour vérifier ; le chien était bien là et il accourut vers lui en aboyant, il étendit la main en prononçant une formule magique qui endormit l'animal, puis il le ramassa et le ramena chez lui, au dernier étage de son bâtiment.

Il alla porter ensuite la poudre de beauté au souffleur de verre en récompense.

Le bonhomme l'avala immédiatement et devint le plus bel homme du monde, puis il se rendit sans tarder chez Miss Mydas, qui n'avait plus de chien à lâcher sur lui. Quand elle le vit, elle le trouva tellement séduisant qu'elle tomba intantanément amoureuse de lui.

"Si seulement vous étiez comte ou prince," soupira-t-elle, "je vous épouserais volontiers."

"Mais je suis un prince," répondit il, "le prince des souffleurs de chiens."

"Alors, si vous consentez à une indemnité de quatre dollars par semaine, je vais commander les invitations."

L'homme hésita, mais en repensant à la corde attachée au montant de son lit, il accepta les termes du marché.

Ils se marièrent et l'épouse se révéla très jalouse à cause de la beauté de son mari, elle lui mena une vie de chien. De son côté il s'endetta au point de la réduire à la misère.

Quant au chien de verre, le magicien le refit aboyer grâce à sa magie et le replaça devant sa porte. Je suppose qu'il y est toujours et c'est dommage, car j'aurais bien aimé rencontrer ce magicien pour lui demander quelle est la morale de cette histoire.

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