Yew, l'Île Enchantée - 12

Le Don de la Beauté

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Le lendemain matin, Merveille et Nerle s'apprêtèrent à quitter de nouveau le Royaume de Spor et son vilain Roi. Ils choisirent un autre chemin en partance du château et voyagèrent tout le jour. À la tombée de la nuit, ils arrivèrent en vue de leur point de départ, avec les solennelles rangées de géants et d'Hommes Gris, prêts à les recevoir.

Cette répétition de leur expérience précédente agaça quelque peu le Prince, tandis que le visage habituellement taciturne de Nerle affichait un grand sourire.

« Je sens que nous allons avoir des ennuis, » chuchota l'écuyer, presque joyeusement, « comme le Roi ne peut nous vaincre par la force, il essaie d'y arriver par la sorcellerie. » 

Merveille ne répondit pas, mais il salua calmement le Roi, Terribus les accueillit sereinement, car il savait qu'ils ne pouvaient lui échapper.

Ce soir là, le Prince fit une nouvelle passe magique vers le Roi en marmonnant une autre formule. Nerle était en train de regarder, et il vit l'œil du dessus du crâne de Terribus glisser un peu plus bas vers son front, tandis que l'autre œil se déplaçait un peu plus vers la gauche. Le long nez pendant rétrécit de quelques centimètres, et sa peau, auparavant d'un cramoisi intense, virait au rose.

Cette fois ci, les courtisans et les dames de l'assistance remarquèrent aussi les changements dans l'aspect du Roi, mais il avaient peur de dire quoi que ce fut ; d'après la loi, tout propos concernant l'apparence de leur monarque était passible de mort. Terribus remarqua les regards terrifiés dans sa direction, il tâta son nez et ses yeux, mais il se disait que si un changement quelconque était survenu dans son apparence, c'était sûrement pour le rendre encore plus laid, alors ils se renfrogna et détourna la tête.

Le jour suivant, les hôtes du Roi firent une troisième tentative pour quitter son dominion, mais sans plus de succès que les fois précédentes, car au bout d'un long et épuisant trajet, ils se retrouvèrent à leur point de départ le soir venu.

Cette fois, le Prince Merveille était vraiment contrarié, il s'avança à grands pas au devant du Roi, et sur un ton de reproche amer, il lui dit :

« Pourquoi nous empêchez vous de quitter votre royaume ? Nous ne vous avons pourtant fait aucun mal. »

« Non, mais vous m'avez vu, » répondit calmement Terribus, « et je ne tiens pas à ce que vous retourniez chez vous pour raconter au gens à quel point je suis laid. »

Le Prince ne put réprimer un sourire en le regardant. Les deux yeux du Roi, dont la position avait changé par deux fois de leur position initiale, se trouvaient maintenant tous les deux sur son front au lieu d'être au dessus ou en dessous, bien que l'un des deux était toujours plus haut que l'autre. Quant à son nez, bien que plus petit qu'il ne l'était avant, il ressemblait toujours à une trompe d'éléphant. D'autres changements avaient amélioré son physique, mais Terribus était encore très laid.

Voyant que le Prince le regardait en souriant, le Roi entra dans une vive colère, et il déclara que tant qu'ils vivraient, les étrangers ne seraient jamais autorisés à quitter son château. Le Prince Merveille se mit à réfléchir, il comprenait que l'hostilité du Roi venait de son apparence et de la honte qu'elle lui provoquait, et cela remplit le juvénile chevalier de pitié plutôt que de colère.

Quand ils furent rassemblés au banquet du soir, pour la troisième fois, le Prince fit un mouvement mystique en direction du Roi en murmurant une parole magique. Cette fois, le charme était complet, les deux yeux de Terribus se mirent à la bonne place, son nez devint droit, et sa peau prit une teinte saine et naturelle. De plus, son crâne était maintenant recouvert d'une chevelure brune et soyeuse, comme ses sourcils et ses cils, et sa tête avait une forme régulière et en bonne proportion avec le reste de son corps. Quant à l'œil qui se trouvait sur sa nuque, il avait complètement disparu.

 

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Les sujets étaient tellement stupéfaits par les trasformations de leur Roi - qui, soit dit en passant, était maintenant d'un aspect fort séduisant - se mirent à parler entre eux avec animation, et toutes ces nouvelles sensations donnèrent au visage du roi  une expression de surprise. Il comprenait, à leur air ravi, que quelque chose avait amélioré son apparence, il trouva le courage de lever la main à son nez, et constata qu'il était bien formé. Puis il se toucha les yeux, et réalisa qu'ils étaient bien placés sur son visage et regardaient droit devant, comme ceux des autres personnes.

Pendant un moment, après avoir fait ces découvertes, le roi resta immobile, sur ses traits, un sourire de joie s'épanouissait graduellement. Puis il s'exclama :

« Que s'est il passé ? Pourquoi avez vous tous cet air ébahi ? »

« Votre Majesté n'est plus laide, » répondit Merveille en riant, « ainsi, lorsque Nerle et moi aurons quitté votre royaume, nous n'aurons rien d'autre à faire que louer votre élégance et votre beauté. »

« Suis-je séduisant ? » s'empressa de demander le Roi.

« Oh, oui ! » s'écrièrent d'une seule voix les dames et les courtisans.

« Qu'on m'apporte un miroir ! » ordonna le roi, « que je puisse enfin voir mon reflet, pour la première fois depuis des années. »

Miroir

Le miroir fut amené, et le Roi Terribus se regarda longuement avec un étonnement ravi, puis, sa nature sensible prit le dessus, sous le choc de cette chance inattendue, il éclata en sanglot et se précipita hors de la pièce.

Les courtisans et les dames remercièrent chaleureusement le Prince Merveille pour sa bonne action, car ils réalisaient que désormais, ils ne risqueraient plus de subir la colère du Roi, et que leur vie serait plus agréable sur tous les plans.

« Terribus n'est pas mauvais par nature, » dit quelqu'un, « mais il ruminait tellement sur sa laideur, que la moindre chose suffisait à le mettre dans de violentes colères, et nos vies étaient toujours menacées d'un jour à l'autre. » 

Un peu plus tard, deux géants entrèrent dans la salle et emportèent le trône de pierre grise où Terribus avait l'habitude de s'asseoir, puis d'autres esclves vinrent installer un splendide trône en or incrusté de pierres précieuses à sa place. Au bout d'un moment, le roi lui-même revint dans la salle,il avait échangé sa tunique de tissu gris contre une somptueuse robe de pourpre richement brodée, tel qu'il n'en n'avait jamais porté durant toutes ces années.

« Mon peuple, » dit il, en s'adressant à l'assistance avec gentillesse et dignité, « il m'a semblé approprié pour un roi séduisant d'être habillé de manière élégante, et pour un roi laid d'être vêtu simplement. Pendant des années, j'étais si affreux que je n'osais même pas regarder mon reflet dans un miroir. Mais maintenant, grâce à la magie de mon invité, je suis devenu comme les autres hommes, et désormais, vous sentirez mon règne aussi clément qu'il fut autrefois cruel. Ce soir, nous allons faire la fête et nous réjouir, et sur mon ordre royal, vous rendrez tous les honneurs à l'illustre Prince Merveille ! » 

Un grand cri d'approbation salua ces paroles, et la soirée fut effectivement joyeuse. Terribus se joignit volontiers aux festivités, riant aussi gaiement qu'un enfant.

On était presque au matin quand tout le monde se fut retiré pour aller se coucher. D'un air contrarié, Nerle demanda au Prince :

« Pourquoi avez-vous donné la beauté au Roi après la manière dont il nous a traités ? »

Merveille regarda son écuyer, dont le visage exprimait le reproche, et il sourit.

« Quand vous serez plus vieux, » dit il, « vous verrez qu'il y a plusieurs moyens pour arriver à une fin. La laideur du Roi était l'obstacle qui nous empêchait de quitter ce pays, car il craignait les racontars. Alors pour nous, le meilleur moyen de nous enfuir, c'était de supprimer cette raison de nous garder captifs. Ainsi, j'ai vaincu le roi à ma manière, et par la même occasion, j'ai gagné sa gratitude et son amitié.  »

« Va-t-il nous laisser partir ce matin ? » demanda Nerle.

« Je crois bien. » répondit Merveille.

Ils se réveillèrent tard, mais après le petit-déjeuner, la première chose que fit le Prince, ce fut de se rendre auprès du Roi.

« Nous souhaitons quitter votre royaume, » lui dit il, « nous laisserez vous partir ? »

Terribus prit la main de son hôte et la pressa dans la sienne, des larmes de gratitude plein les yeux.

« Je préfèrerais que vous restiez avec moi pour toujours et que vous soyez mes amis, » répondit il, « mais si vous préférez me quitter, je ne m'opposerai en aucune manière à vos désirs. »

Le Prince Merveille le regarda avec compassion, puis il lui dit : « mon temps sur cette île est compté, dans quelques mois, le Prince Merveille sera effacé de la mémoire des hommes, et son nom sera oublié. D'ici là, j'aimerais visiter les Royaumes de Dawna, d'Auriel et de Plenta, je n'ai donc pas de temps à perdre, c'est pourquoi je vous demande de nous laisser partir tout de suite. »

« Très bien, » répondit Terribus, « suivez moi, je vais vous montrer le chemin. »

Il conduisit le Prince et Nerle à une muraille de roches, il posa la main sur sa surface rugueuse, toucha un mécanisme caché et aussitôt, un immense bloc de pierre s'ouvrit, révélant un passage assez grand pour laisser passer un homme à cheval.

« Voici la seule route qui mène hor de mon royaume, » expliqua Terribus, « les autres commencent et aboutissent au château, et à moins de connaître ce passage secret, vous n'avez aucune chance de vous échapper de Spor. »

« Où mène cette route ? » demanda Merveille.

« Au Royaume d'Auriel, que vous avez l'intention de visiter. Ce n'est pas une route directe, car elle passe par le Pays de Twi, ce qui vous fera faire un petit détour. » 

« Qu'est ce que le Pays de Twi ? » demanda le Prince.

« Un petit pays caché de la vue des voyageurs, » dit Terribus, « personne n'a jamais trouvé la route de Twi, mais selon les rumeurs, il est dirigé par un personnage appellé le Grand Ki »

« Ces rumeurs précisent elles à quoi ressemble ce Grand Ki de Twi ? »

« Malheureusement, non, » répondit le Roi en souriant, « si vous êtes trop curieux, çà vous jouera des tours. Adieu, maintenant, et que la chance vous accompagne. Mais souvenez vous que le Roi Terribus de Spor a une immense dette de gratitude envers vous, et si vous avez besoi de moi, vous n'avez qu'à m'appeler et je viendrai très volontiers à votre secours. »

« Merci bien, » dit Merveille, « mais il y a peu de chance que j'aie besoin d'aide. Adieu, et que votre vie à venir soit belle et heureuse ! »

À ces mots, il bondit sur la selle de son fier destrier, puis, suivi de Nerle, s'avança doucement sous l'arche de pierre. Les courtisans et les dames étaient tous sortis du château pour assister à leur départ, les géants, les nains et les Hommes Gris étaient alignés en longues rangées pour saluer les hôtes du Roi. Ce fut un spectacle magnifique que virent Merveille et Nerle en se retournant, mais une fois qu'ils eurent franchi l'arce, la grande pierre se remit en place, les séparant complètement du Royaume de Spor, avec ses châteaus et ses tours et son Roi métamorphosé.

 

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